Pourquoi la France peine à faire de la prévention sur l'alcool?

DROGUE Cette drogue est encore taboue », dénonce le chercheur Mickael Naassila et auteur de Alcool: plaisir ou souffrance...  

Oihana Gabriel
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Illustration de multiples alcools dans un bar.
Illustration de multiples alcools dans un bar. — Pixabay
  • Un ouvrage grand public sur «Alcool: plaisir ou souffrance» fait le point sur les recherches 
  • En France, la prévention sur cette drogue est freinée par de nombreux facteurs
  • Ce problème sanitaire fait autour de 50.000 morts par an

« Je baigne dans l’alcool depuis vingt ans et en France, cette drogue est encore taboue », regrette le chercheur Mickael Naassila, qui publie ce mardi Alcool : plaisir ou souffrance (Ed. Le Muscadier). Un court ouvrage édité par l’Inserm dont le but est de faire le point sur l’état des connaissances sur l’alcool pour le grand public. Un outil de plus pour sensibiliser sur un problème sanitaire de taille… souvent sous-estimé en France. Jusqu’à quand ?

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Fin du déni ?

« Un alignement de planètes ». C’est ainsi que résume Mickael Naassila avec optimisme le frémissement qu’il ressent : enfin, la France commence à ouvrir les yeux sur les dégâts de l’alcool. « On n’arrête pas d’en parler », se réjouit-il. Plusieurs études parues récemment évoquent les problèmes liés à l’alcool, une des premières causes d’hospitalisation en France…

Et le message commence à changer :un groupe d’experts de l’agence Santé Publique France et de l’Institut national contre le cancer (Inca) a publié début mai de nouvelles recommandations… et baissé les seuils. Si jusqu’ici l’OMS conseillait 21 verres par semaine pour un homme et 14 pour une femme, ces nouveaux repères fixent à dix verres par semaine pour les deux sexes avec deux jours d’abstinence et pas plus de deux verres par jour !

Mais faire passer ce message de prévention « ne se fera pas sans volonté politique », prévient le chercheur. Justement, le nouveau gouvernement, avec comme ministre de la Santé une ancienne de l’Inca et la Haute autorité de Santé soulève également quelque espoir. D’autant qu’Emmanuel Macron avait promis pendant sa campagne de mettre le paquet sur la prévention… A condition de faire fi de nombreux handicaps…

Clichés du public

« Tout le monde croit connaître tout sur l’alcool, mais c’est loin d’être le cas ! », assure Mickael Naassila. Quelques chiffres suffisent pour mesurer l’ampleur des dégâts : l’alcool serait responsable d’environ 49.000 morts par an. Et 10 % des Français auraient un usage problématique de l’alcool. « On s’imagine que 5 % des personnes qui consomment de l’alcool sont alcooliques et que 95 % des autres sont des bons vivants », avait résumé Philippe Batel, président de SOS Addiction dans une précédente interview.

Or, « il existe un gouffre gigantesque entre les représentations positives (fête, plaisir, convivialité) et les dommages réellement induits, écrit Mickael Naassila. Cette drogue a pourtant bien plus d’impact sur la vie des patients et sur la société que les autres drogues. »

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« Pas une priorité »

« Aujourd’hui, la recherche sur l’alcool n’est pas une priorité », regrette le chercheur. Pour preuve : le manque de moyens, de chercheurs, d’unités dans les hôpitaux… Mais au-delà, il y a du boulot du côté de la formation des médecins. « Il est incroyable qu’ils aient deux heures d’alcoologie dans le cursus et qu’on attende la fin du parcours pour en parler. Alors qu’ils sont censés repérer les mésusages de l’alcool et qu’ils consomment en masse de l’alcool dès la première année. »

Résultat, l’alcool inquiète moins que le tabac. Les institutions ont organisé un mois sans tabac en 2016 alors que « quand j’ai proposé une journée sans alcool, qu’est ce que je n’avais pas dit ! », s’agace-t-il. Pour lui, la France devrait reprendre la bonne idée de la Belgique et organiser un mois d’information sur les dégâts de l’alcool.

« C’est culturel »

Lutter contre la consommation d’alcool en France ? Impossible, c’est culturel ! Voilà un argument répandu. Selon l’OCDE, la France est le 6e plus gros consommateur d’alcool du monde… « Et on commence très tôt, ajoute le chercheur. En effet, 59 % des élèves de sixième et 92 % de seconde ont déjà bu de l’alcool en France.

Et le chercheur reconnaît que cette volonté de sensibiliser aux dangers de l’alcool se heurte à des lobbys très forts dans le deuxième pays producteur de vin dans le monde. Et l’avis récent d’experts souligne ce « double discours public contradictoire » : l’un « souligne le besoin de réduire la consommation d’alcool, un autre, guidé par le poids économique de l’alcool, promeut un patrimoine culturel ».

Attention aux intox !

Des lobbys qui sont parfois à l’origine de fausses idées selon l’auteur : « Il faut arrêter de dire que le vin et la bière, c’est moins dangereux que les alcools forts ».

Et qui ne s’est jamais entendu dire : un verre de rouge par jour, c’est bon pour le cœur ? Or, selon de nombreuses études cet effet bénéfique n’est réel ni pour les adolescents ni pour les personnes âgées. Mais surtout, schéma à l’appui, le chercheur dévoile que « les effets négatifs, augmentation du risque de cancer du sein, d’hypertension, d’AVC par exemple, sont bien supérieurs aux effets bénéfiques. »

Malheureusement, le message de prévention risque d’être brouillé par les informations sur les médicaments pour alcooliques, notamment avec la mise sur le marché en France depuis 2014 du baclofène, ce médicament qui permettrait selon deux études à un gros buveur sur deux de ne plus être dépendant à l’alcool. « On a présenté la baclofène comme une pilule miracle, c’est dévastateur, critique le président de la Société française d’alcoologie. Pour guérir, il faut une prise en charge au long cours avec psychothérapie, médicaments, soutien social… »

Hétérogénéité des patients

Mais le message de prévention est compliqué également parce que « pas un patient ne se ressemble ». Les femmes sont beaucoup plus vulnérables aux effets de l’alcool que les hommes. Comment expliquer qu’une personne tienne mieux l’alcool qu’une autre ? « Cela dépend à la fois des gênes, du sexe, de l’habitude, de la corpulence, du métabolisme », explique le directeur du groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances de l’ Inserm. Pas évident de délivrer un message clair et général…

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