Attaque chimique en Syrie: «Aucun doute, c’est du gaz sarin, 500 fois plus létal que le cyanure»

SYRIE D'après le médecin de guerre chargé de formation au sein de l’UOSSM, du gaz sarin, hautement mortel, a été utilisé dans l’attaque chimique qui a frappé le nord de la Syrie ce mardi…

Anissa Boumediene

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Un Syrien est pris en charge par les secours après l'attaque chimique d'un village dans une province du nord ouest de la Syrie.
Un Syrien est pris en charge par les secours après l'attaque chimique d'un village dans une province du nord ouest de la Syrie. — AFP

Désolation et impuissance. Au lendemain du raid aérien qui a frappé mardi matin Khan Cheikhoun, la petite ville contrôlée par des rebelles et des djihadistes dans la province d’Idleb dans le nord-ouest de la Syrie compte ses morts. Soixante-douze, dont vingt enfants, selon le dernier bilan de  l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Des images tournées sur place ont montré des corps sans vie sur la chaussée, d’autres pris de spasmes et de crises de suffocation, dévoilant sans équivoque l’horreur de cette attaque à l’arme chimique, très certainement au gaz sarin, imputée au régime de Bachar al-Assad.

Les symptômes constatés « typiques du gaz sarin »

Si pour l’heure, la nature exacte de l’arme chimique utilisée n’a pas encore été formellement confirmée, « il n’y a aucun doute, c’est du gaz sarin : tous les symptômes constatés sont typiques de ce gaz », explique à 20 Minutes le Dr Raphaël Pitti, médecin de guerre et chargé de formation médicale au sein de l’UOSSM-France (Union des organisations de secours et soins médicaux). Une analyse partagée par une autre ONG présente sur le terrain dans le nord de la Syrie. L’équipe de Médecins Sans Frontières (MSF) dépêchée sur place décrit « des symptômes concordants avec une exposition à un agent neurotoxique de type gaz sarin », confirme l’ONG dans un communiqué.

En pratique, « le gaz sarin est un neurotoxique de la famille des organophosphorés », explique le Dr Raphaël Pitti. Incolore, inodore et translucide, le sarin est utilisé comme arme chimique « sous sa forme liquide sous un certain niveau de pression, comme une bouteille d’eau gazeuse que vous ouvrez après l’avoir secouée : le gaz s’échappe, très volatil. Il est absorbé soit par inhalation, soit par voie cutanée : il pénètre très rapidement dans la peau et agit sur le système nerveux au niveau des synapses (qui lient les neurones) et influe quasi instantanément sur la conduction nerveuse ». Il provoque une série de symptômes caractéristiques constatés sur le terrain par MSF : pupilles rétractées, convulsions, asphyxie ou encore mousse sortant de la bouche.

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Une arme « 500 fois plus létale que le cyanure »

Face à l’extrême toxicité de cette arme chimique « qui agit dès les premières secondes », les personnes exposées doivent être médicalement prises en charge le plus vite possible. Car le gaz sarin est une arme chimique « 500 fois plus létale que le cyanure », rappelle le Dr Pitti, qui s’est rendu à de nombreuses reprises en Syrie pour former des soignants à la médecine de guerre. « L’urgence absolue est de traiter l’asphyxie provoquée par le gaz sarin, prescrit-il. Une asphyxie provoquée par la contraction permanente des muscles respiratoires, qui fait que le patient, qui de surcroît a les voies respiratoires encombrées de sécrétions, n’arrive plus à inspirer ».

Pour éviter « séquelles définitives graves et décès, la prise en charge doit intervenir mois de cinq minutes après l’exposition à cette arme chimique, sinon c’est trop tard », indique le médecin de guerre. Le protocole de soin est clair : « Placer le patient sous respirateur et administrer de l’atropine et du valium pour arrêter les convulsions et aider l’organisme à contrer les effets du gaz sarin », détaille le Dr Pitti.

« Mais avant toute chose, il faut décontaminer le malade, insiste le Dr Pitti, sinon la contamination chimique est auto entretenue et le personnel soignant, s’il n’a pas de tenue de protection adaptée, peut lui aussi être contaminé. Dans ce cas, il faut déshabiller le patient et le laver à l’eau pour le débarrasser des résidus de sarin ». Autant d’interventions de secours qui « nécessitent une logistique, des équipes entraînées, des moyens médicaux, une capacité de décontamination : précisément tout ce qui manque cruellement dans le nord de la Syrie, déplore le médecin de guerre. Le personnel n’est ni entraîné, ni protégé, les hôpitaux ne sont pas opérationnels pour faire face à un afflux massif de blessés par arme chimique ». Sur le terrain, l’équipe MSF a ainsi fourni des médicaments et antidotes, et des équipements de protection pour le personnel médical de la salle d’urgence.

Un régime récidiviste

Outre cette attaque meurtrière, ce ne serait pas la première fois que le régime de Bachar al-Assad recourt à l’arme chimique. Le régime syrien est accusé de l’avoir utilisée  le 21 août 2013 dans l’attaque de villes alors aux mains des rebelles en périphérie de Damas. A l’époque, cette attaque au gaz sarin avait fait au moins 1.429 morts, dont 426 enfants, selon les États-Unis.

« Cette nouvelle attaque chimique dans une zone rebelle est le signe que l’armée de Bachar n’a plus la capacité militaire de contrer Daesh, relève le Dr Raphaël Pitti. Et faute de pouvoir intervenir au sol, elle pilote par son bras armé russe des raids aériens ».

Au sol, les hôpitaux seraient d’autant plus incapables de faire face à l’afflux massif de blessés que « les hôpitaux sont ciblés par le régime, qui les bombarde délibérément », accuse le Dr Pitti. Une étude publiée par l’UOSSM, basée sur un état des lieux de 107 hôpitaux au nord et au sud de la Syrie, révèle ainsi que « tous ont été atteints par des frappes aériennes au moins une fois depuis 2016 – certains jusqu’à 25 fois ».

Alors que le conflit syrien entre dans sa septième année, le Dr Pitti se désespère du manque d’action concrète de la communauté internationale, lui qui déclarait d’ailleurs il y a quelques mois que «le droit humanitaire international est mort à Alep ». « Il faut arrêter de vouloir chercher une solution politique à ce qui est une crise humanitaire majeure, peut-être la plus grave de ces dernières décennies. Dans cette zone d’Idlib, on a fait venir des milliers de gens qui auparavant étaient pris au piège dans Alep Est et qui aujourd’hui encore sont la cible du régime. On a une concentration de population qui vit ans des conditions misérables et qui est à nouveau la cible des attaques du régime de Bachar al-Assad. On ne peut pas rester sans rien faire : il faut déplacer vers l’ouest ces populations qui ont tout perdu ».