Autisme et sexualité: Un docu-fiction sur les traces d'un jeune Italien en quête d'amour

SEXUALITE Un documentaire, qui sort en salles ce mercredi, raconte le quotidien d'Enea et interroge sur le rapport à la séduction et à la tendresse des personnes autistes...

Oihana Gabriel

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Le réalisateur Carlo Zoratti est ami avec Enea, un jeune autiste, depuis l'adolescence. Il a voulu l'accompagner dans la quête de l'amour et filmer cette épopée.
Le réalisateur Carlo Zoratti est ami avec Enea, un jeune autiste, depuis l'adolescence. Il a voulu l'accompagner dans la quête de l'amour et filmer cette épopée. — Carlo Zoratti/ Aramis Film

« J’avais dix copines, mais je les ai toutes quittées », se vante Enea auprès de ses deux meilleurs amis. Mais le héros du docu-fiction Pourvu qu’on m’aime, en salles ce mercredi, a en réalité une vie amoureuse bien plus complexe et frustrante. Le plongeon dans la vie intime de cet italien de 29 ans, autiste et déficient mental, révèle son besoin et ses difficultés pour trouver un peu de tendresse. Une nécessité bien comprise par ses deux amis, Carlo et Alex, qui ne sont pas autistes et l’embarquent en camionnette faire le tour de l’Europe à la découverte du sexe… et en quête de la femme idéale. Une façon de rendre tendre et concrète une question de société : comment accompagner les personnes handicapées dans leur vie affective ?

« Patience et douceur pour comprendre les attentes »

« Il me manque l’amour », s’émeut Enea, passionné par les femmes et vierge à 29 ans. Cette quête pleine de surprises apprendra aux trois amis à se comprendre. « J’ai appris pendant cette aventure qu’il faut beaucoup de patience et de douceur pour comprendre les attentes d’une personne atteinte d’un handicap mental, quel qu’il soit, pour éviter de projeter nos propres décisions, souligne Carlo Zoratti, le réalisateur et ami d’Enea.

Dans le film, le ressenti d’Enea semble plus clair car il y a eu une sélection des scènes et les gros plans nous ont aidés à interpréter des choses que n’avions pas vu pendant le tournage ».

Carlo, Alex et Enea parcourent une partie de l'Europe à la recherche d'une compagne pour Enea, une jeune autiste dans ce docu-fiction «Pourvu qu'on m'aime»
Carlo, Alex et Enea parcourent une partie de l'Europe à la recherche d'une compagne pour Enea, une jeune autiste dans ce docu-fiction «Pourvu qu'on m'aime» - Carlo Zoratti/ Aramis Film

 

Tout au long de ce périple, les deux amis du jeune homme autiste se rendent compte de la difficulté pour Enea de différencier prostituée et petite amie, réalité et rêve. « Enea comprend sur le moment le message, mais il faut le répéter sinon sa vision idéaliste de l’amour refait surface », explique le réalisateur. Qui précise qu’il « connaît très bien Enea, mais très superficiellement l’autisme ». D’autant que son ami a un parcours un peu spécial : « il a dit son premier mot à 8 ans, mais depuis, il a beaucoup changé, comme s’il était passé de Rain Man à Forest Gump. »

Quelles sont les difficultés des autistes ?

Si ce documentaire ne peut évidemment pas être élargi à toutes les personnes atteintes d’autisme, il dévoile certaines caractéristiques des troubles autistiques qui compliquent les relations amoureuses. « Tout dépend du degré d’autisme et de déficience intellectuelle, mais souvent ces personnes ne comprennent pas les codes sociaux, analyse Patrick Elouard, sexologue et psychologue spécialiste dans l’autisme. Il n’est pas évident pour eux de savoir comment se présenter, de comprendre où ils ont le droit de se masturber, mais surtout de décoder les signes de la séduction. Car ils ne lisent pas comme nous les expressions faciales ou corporelles. Si une personne leur fait un clin d’œil, ils vont penser qu’elle a une poussière qui la gène. »

Le gros problème pour les autistes, c’est l’incompréhension de l’implicite. « On est extrêmement littéral : tout ce qui n’est pas dit, on ne le conçoit pas, explique Isabelle Radier, elle-même autiste et présidente du Comité Consultatif National d’Autistes de France. Par exemple, si une personne non autiste propose une balade en forêt à une personne atteinte d’autisme, cette dernière ne va pas comprendre l’aspect romantique ou le désir sexuel sous-entendu. » Or, la séduction est pétrie de non-dits et de suggestions.

Ce plongeon dans le quotidien d’Enea laisse ainso entrevoir les freins multiples pour ces personnes qui ont des ambitions amoureuses. « Moi je suis très différente d’Enea, mais je me suis reconnue dans certaines scènes, reprend Isabelle Radier. Ce mélange permanent de grande naïveté et de lucidité complique les relations sociales ». Autre spécificité : une hypersensibilité. « Comme les autistes n’expriment pas leurs émotions, le grand public ignore notre hypersensibilité », reprend Isabelle Radier.

La question de l’assistance sexuelle

Le documentaire aborde avec pudeur et humanité la question délicate de l’assistance sexuelle. Un sujet qui clive en France, où le métier reste illégal. A force de déconvenues, entre les prostituées italiennes qui « ont peur » d’avoir des relations sexuelles avec Enea et les atermoiements de ce dernier devant un bordel viennois, le road trip fera un détour par l’Allemagne. Où le jeune homme découvrira la sensualité grâce aux bons soins d’une assistante sexuelle dans un centre spécialisé.

Dans ce docu-fiction, Enea, un jeune autiste découvre la sensualité grâce à une assistante sexuelle en Allemagne.
Dans ce docu-fiction, Enea, un jeune autiste découvre la sensualité grâce à une assistante sexuelle en Allemagne. - Carlo Zoratti/ Aramis Film

 

« En France, la démarche n’est pas comprise et il y a un amalgame entre prostitution et assistance sexuelle », regrette Patrick Elouard. Mais cette approche humaine « donne à réfléchir sur une question sociétale de fond, analyse Isabelle Radier. Personnellement, je trouvais le concept très choquant avant. Mais le parcours d’un ami tétraplégique et ce film m’amènent à revoir ma position. »

« Je voulais donner à voir la réalité de cette solution, explique Carlo Zoratti, qui se défend d’avoir un message politique. Les familles savent que ça existe, mais le sujet est totalement tabou. Le premier pas, ça serait de faire comprendre aux familles que ce n’est pas honteux de parler des désirs sexuels de leurs enfants handicapés. Si nous avons décidé de faire ce film, c’est parce que les parents d’Enea nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas aborder ce sujet. »

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D’autres accompagnements peuvent également aider ces personnes. « Leur manque de discernement les empêche de comprendre une situation selon le contexte, reprend le psychologue. On va par exemple leur expliquer que les sourcils froncés signifient colère. Mais une personne en plein orgasme va sans doute faire une grimace… Qui peut être mal interprétée par le partenaire atteint d’autisme et le dialogue sexuel mal se finir ! C’est pourquoi il est important de solliciter leurs compétences sociales dès l’enfance. Car la question de la sexualité viendra un jour ! En multipliant les expériences sociales, par des jeux de rôles, par des explications en situation, on leur explique comment adapter leur comportement. »