Superbactéries: Comment lutter contre la résistance aux antibiotiques?

SANTE L’Organisation mondiale de la santé (OMS) tire la sonnette d’alarme et appelle à la création de nouveaux traitements capables d’endiguer l’antibiorésistance galopante…

Anissa Boumediene

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Illustration de la bactérie Escherichia Coli, présente dans la flore intestinale
Illustration de la bactérie Escherichia Coli, présente dans la flore intestinale — Erbe/Pooley / Rex Featu/REX/SIPA

Elle tire la sonnette d’alarme. Face à l’enjeu préoccupant que représente la résistance aux antibiotiques, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié lundi une liste de 12 familles de superbactéries contre lesquelles elle juge « urgent » de développer de nouveaux traitements. Mais que faudrait-il mettre en place pour lutter efficacement contre ce phénomène galopant ? 20 Minutes s’est penché sur la question.

Systématiser le dépistage

Si l’OMS appelle à créer de nouveaux traitements, pour Patrice Nordmann, professeur de microbiologie à l’Université de Fribourg (Suisse) et directeur de l’unité « Résistances émergentes aux antibiotiques » de l’Inserm à titre étranger, la lutte passe aussi par le dépistage de ces superbactéries, pour contenir le risque de propagation. Un risque jugé « critique » pour les trois familles de bactéries les plus dangereuses : les Acinetobacter, les Pseudomonas et les entérobactéries (dont l’E. coli), résistantes y compris aux antibiotiques les plus récents, dits de dernier recours, et à l’origine de la plupart des infections graves en milieu hospitalier. « A l’origine, c’est un phénomène extraeuropéen, qui a été importé de pays où il y a une utilisation massive d’antibiotiques », précise-t-il. Aujourd’hui, 12.500 décès par an en France seraient causés par ces superbactéries et d’ici 2050, les bactéries résistantes aux antibiotiques pourraient tuer jusqu’à 10 millions de personnes par an dans le monde, soit autant que le cancer, selon un groupe d’experts internationaux. Par ailleurs, « on sait aujourd’hui que le taux d’antibiorésistance aux entérobactéries (dont l’E. coli) a été multiplié par trois », alerte le microbiologiste. Ainsi, « les colibacilles, responsables notamment des infections urinaires, se transmettent essentiellement par les mains, et deviennent chaque année un peu plus résistants aux antibiotiques ».

Ce qu’il faut faire en priorité, c’est « dépister les nouvelles antibiorésistances dès leur émergence », prescrit Patrice Nordmann, qui a élaboré un test de dépistage rapide capable de donner des résultats fiables en 30 minutes. En pratique, « il faudrait que tous les patients qui ont été hospitalisés à l’étranger, dans des zones à risques connues pour la présence de superbactéries comme l’Afrique ou l’Asie, fassent l’objet d’un dépistage à leur retour en France et qu’ils soient placés en isolement en attendant les résultats de leurs examens, poursuit-il. Cela préviendrait la dissémination de ces superbactéries. Ce n’est pas compliqué en termes de logistique puisque les tests de dépistage rapides existent déjà. Aux Pays-Bas, où un tel système existe, les cas d’antibiorésistance sont très peu fréquents ».

Réduire la consommation d’antibiotiques

« Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Aujourd’hui, plus personne n’ignore cette maxime, plutôt bien ancrée dans les esprits. Mais dans les faits, la France reste un très gros consommateur d’antibiotiques, encore souvent prescrits à mauvais escient, pour des durées ou à des dosages inappropriés, renforçant ainsi le développement des antibiorésistances. « Il y a une nouvelle hausse des prescriptions d’antibiotiques, déplore le Pr Patrice Nordmann. C’est un problème principalement médical, il faut casser cette habitude qu’ont certains médecins prescripteurs français ».

Pour le chercheur, le coût des antibiotiques est aussi responsable de la surconsommation française. « Ici, les antibiotiques sont gratuits, ce qui n’est pas mal en soi, mais ça pousse à la consommation ! Si les patients devaient les payer de leur poche, peut-être s’interrogeraient-ils davantage au cas par cas sur leur intérêt », imagine-t-il, comme c’est notamment le cas en Suisse.

La complexité de nouveaux traitements

Face au danger que représentent ces superbactéries, la nécessité d’élaborer de nouveaux traitements capables de contrer les antibiorésistances se fait plus urgente que jamais. « Cette liste a été établie pour essayer d’orienter et de promouvoir la recherche-développement de nouveaux antibiotiques », en ciblant « les 12 familles de bactéries les plus menaçantes pour la santé humaine », explique l’agence santé des Nations unies, qui veut empêcher la résurgence de maladies infectieuses incurables. « La résistance aux antibiotiques augmente et nous épuisons rapidement nos options thérapeutiques. Si on laisse faire le marché, les nouveaux antibiotiques dont nous avons le besoin le plus urgent ne seront pas mis au point à temps », a alerté Marie-Paule Kieny, sous-directrice générale à l’OMS pour les systèmes de santé et l’innovation.

Encore faut-il mettre la main au portefeuille. « Tous les pays riches ont fait des réunions sur la question, tout comme l’OMS, mais tirer la sonnette d’alarme ne suffit pas : il faut dépasser les beaux discours, estime le Pr Nordmann. Pour la recherche et développement de nouveaux traitements, il faut favoriser l’investissement et mobiliser davantage de fonds publics et privés, suggère-t-il. Il faut également promouvoir la recherche au niveau des petites start-up, mais aussi des grands laboratoires, peu enclins à investir au regard du manque de rentabilité de ce secteur ». Car au final, en cinquante ans, seules deux nouvelles classes d’antibiotiques sont apparues sur le marché.

Pourrait-on imaginer des nouveaux traitements alternatifs pour contrer l’antibiorésistance ? « Je ne crois pas, répond le Pr Nordmann. Même si des études sont en cours, notamment dans le domaine de la phagothérapie, qui consiste à guérir l’infection bactérienne du patient en lui inoculant un virus, pour le microbiologiste, les antibiotiques restent la clé des traitements. « Il faut analyser le mécanisme chimique et génétique de ces superbactéries, préconise le microbiologiste. En voyant les choses avec optimisme, on devrait être capables à moyen terme de développer des molécules contre lesquelles les superbactéries auront du mal à créer des résistances ».