Perturbateurs endocriniens: La France peut-elle protéger ses citoyens seule?

POLLUTION La Commission européenne vient (encore) d'échouer à adopter une définition collective des perturbateurs endocriniens, mauvaise nouvelle pour les Français?

Oihana Gabriel

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Illustration de pesticides dans un champ.
Illustration de pesticides dans un champ. — Pixabay

Ils sont présents partout : dans nos assiettes, crèmes, sofas, emballages… dans les médias et pour la première fois dans la campagne présidentielle. Qui ? Les perturbateurs endocriniens, ces poisons du quotidien, qu’on ne voit jamais et dont on parle de plus en plus. Ce mardi, pour la deuxième fois et après des mois de négociations, l’Europe a échoué à accoucher d’une définition de ces substances nocives pour la santé. Alors que plusieurs élus ou candidats à la présidentielle évoquent les dangers de ces produits chimiques, la France a-t-elle besoin de l’Europe pour se débarrasser de ces perturbateurs endocriniens ?

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Une définition européenne qui tarde à venir…

Depuis juin 2016, la Commission européenne planche sur une définition des perturbateurs endocriniens. Un bras de fer entre ONG et industrie qui peut durer. Ce nouvel échec est-il une mauvaise nouvelle pour les Français ?
Pas forcément. Car ce texte limitait fortement l’interdiction des perturbateurs endocriniens. La définition se base sur celle de l’OMS : « le perturbateur endocrinien est une substance qui va altérer le fonctionnement de notre système hormonal, et par là, causer une maladie dans l’organisme ou la descendance », souligne Rémy Slama, chercheur à l’ Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Mais le diable se cache dans les détails. « Le texte actuellement débattu à Bruxelles impose un niveau de preuve scientifique très fort pour classer une substance comme perturbateur endocrinien, alors que pour les cancérigènes par exemple, les textes autorisent des niveaux de preuve un peu plus faibles (la preuve peut être avérée ou présumée). Ne pas exiger un niveau de preuve certain évite d’attendre des centaines d’études et peut permettre de ne pas trop allonger le délai avant de classifier la substance comme dangereuse. »

« Si cette définition avait été adoptée, aucun pesticide n’aurait été interdit à la vente, croit savoir François Veillerette, porte-parole de l’ONG Générations Futures. C’est inacceptable, selon nos recherches, 35 perturbateurs endocriniens devraient disparaître du marché. »

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…Pourtant fondamentale

Pourtant, une définition précise est un préalable indispensable pour une éventuelle interdiction. Un règlement européen, adopté dès 2009, prône la logique de l’exposition zéro : toute substance ayant des effets perturbateurs sur le système endocrinien serait ainsi interdite. Une loi protectrice… restée lettre morte. « Tant qu’on n’a pas nommé un problème, on ne peut le gérer », synthétise Rémy Slama.

Autre problème : pour le moment, la Commission européenne ne s’intéresse qu’aux perturbateurs endocriniens dans les pesticides et biocides. Mais certains produits cosmétiques - 400 selon la dernière étude de l’UFC Que Choisir, - regorgent de ces substances toxiques. « Cette définition sera d’autant plus importante à l’avenir que ces critères seront élargis à d’autres domaines », précise François Veillerette.

Or, il y a urgence. « La littérature internationale chez l’animal et l’humain suggère que certains ont un impact sanitaire, notamment sur les maladies neurodégénératives, le neurodéveloppement ou les cancers, souligne Rémy Slama. Et on est probablement loin d’avoir fait le tour de tous les effets sur la santé ! Mais c’est d’ores et déjà un enjeu sanitaire fondamental. » Et du même coup économique : le coût sanitaire de ces perturbateurs endocriniens serait pour le moment évalué entre 100 et 200 milliards d’euros au niveau européen chaque année, soit environ un quart du coût sanitaire du tabac.

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« La France, leader dans la protection sanitaire vis-à-vis de ces substances »

Face aux tergiversations de l’Europe, la France peut-elle accélérer le mouvement ? Pendant cette campagne présidentielle, plusieurs candidats, au premier rang desquels Benoît Hamon, ont déclaré la guerre à ces substances. Et la semaine dernière les sénateurs ont adopté une proposition de résolution visant à renforcer la lutte contre l’exposition à ces fameux perturbateurs endocriniens. Des paroles en l’air ?

« Dans le monde, l’Europe dispose de la législation la plus protectrice vis-à-vis des pesticides et des substances chimiques en général… Et dans l’Europe, la France fait figure de leader dans la protection sanitaire vis-à-vis de ces substances », éclaire Rémy Slama.

La France a déjà été à l’avant-garde dans ce combat. « La loi sur la transition énergétique a interdit les pesticides dans les espaces verts publics », rappelle Rémy Slama. Une mesure mise en œuvre le 1er janvier 2017. Et en 2012, la France ainterdit la fabrication et la vente de bisphénol A, présent dans les biberons et emballages alimentaires. Une décision ensuite élargie à l’Europe. Ce qui prouve que les Etats-membres peuvent impulser un mouvement.

« On peut interdire substance par substance, mais cela prendrait beaucoup de temps », résume François Veillerette. « Interdire la vente de certains biberons, c’est une chose, vérifier l’utilisation de chaque pesticide, c’est bien plus compliqué, renchérit Barbara Demeneix, endocrinologue au CNRS. On peut légiférer seul, mais ce serait un énorme travail. »

Autre problème : si la France interdisait tel pesticide, comment vérifier que les produits alimentaires importés n’en contiennent pas ? Sans compter que ces molécules se logent dans notre alimentation, mais aussi dans l’eau et l’air… « L’échelle européenne fait sens pour cette question de santé publique et dans une négociation avec des lobbys industriels, tranche Rémy Slama. Ce serait nettement plus simple si nos principaux partenaires commerciaux et voisins européens avaient la même réglementation sur les perturbateurs endocriniens »