Journée contre l'excision: Comment «réparer» les femmes victimes de mutilations sexuelles?

SEXUALITE A l’occasion de la 14e Journée internationale contre l'excision, 20 Minutes a tenté de savoir quelles étaient les conditions et étapes pour que ces femmes retrouvent leur identité et le chemin du plaisir…

Oihana Gabriel

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Illustration d'une opération dans un bloc à l'Institut de santé génésique, qui accompagne les femmes victimes de violences et notamment excisées.
Illustration d'une opération dans un bloc à l'Institut de santé génésique, qui accompagne les femmes victimes de violences et notamment excisées. — Institut de santé génésique

Un long travail pour passer de la douleur au plaisir. On estime que plus de 60.000 femmes ayant subi des mutilations sexuelles vivent en France, où ces violences sont punies par la loi. Des mutilations qui peuvent prendre diverses formes : suture, excision, scarification… « Une excision faite sur un enfant qui bouge n’est pas toujours nette, chaque mutilation est donc différente, tranche Frédérique Martz, qui accompagne ces femmes depuis des années. Et surtout chaque femme a sa problématique, son passé qu’il faut traiter dans son intégralité. » Car souvent, les femmes excisées sont victimes également de violences conjugales, viols, mariages forcés…

C’est pourquoi le docteur Pierre Foldès et Frédérique Martz ont souhaité ouvrir un lieu pluridisciplinaire pour un suivi dans le long terme, qui accueille toutes les femmes victimes de violences. Un refuge nommé Institut en santé génésique à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), où depuis trois ans, une prise en charge globale est proposée avec assistantes sociales, juristes, psychologues, généralistes et gynécologues. Où les victimes ont une chance de retrouver une intégrité physique et identitaire.

Le chirurgien Pierre Foldès et Frédérique Martz ont créé l'Institut en santé génésique à Saint-Germain-en-Laye.
Le chirurgien Pierre Foldès et Frédérique Martz ont créé l'Institut en santé génésique à Saint-Germain-en-Laye. - Institut de santé génésique

 

L’opération chirurgicale

Grâce aux mains expertes de Pierre Foldès, ce chirurgien inventeur d’une opération qui permet de restaurer le sexe mutilé et qui a aidé 5.200 femmes excisées. Comment reconstruire un sexe mutilé ? « On enlève les parties cicatricielles sans avoir à déplacer, ni ajouter quoi que ce soit, explique le docteur Pierre Foldès. En réalité, l’excision consiste à enlever une partie limitée du clitoris. On reconstitue un nouveau clitoris à partir de ce qui reste. » Et parfois, le chirurgien sépare les petites lèvres, collées par l’hémorragie. Après l’opération, ces femmes retrouvent un sexe féminin « normal »… et sensible !

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Trois phases importantes

« Mais l’acte chirurgical, ce n’est que 25 % du parcours, nuance Frédérique Martz. Il faut ensuite un engagement très fort de ces femmes dans le postopératoire. » Un parcours qui se découpe en trois phases importantes. « Après trois semaines, c’est encore des soins assez classiques qui prédominent, reprend la directrice de l’Institut.

Après deux mois, le clitoris est moins inflammatoire et donc moins visible. Ce qui crée parfois un sentiment de panique chez certaines femmes qui pensent qu’il a disparu… alors qu’il est juste recouvert par les grandes lèvres. Enfin, six mois après l’opération, c’est le travail d’épanouissement post-traumatique, de maîtrise de sa sexualité. »

Education à la sexualité

Une maîtrise fondamentale qui demande de la patience. « Pour elles, le sexe existe par la douleur et non par le plaisir, synthétise Frédérique Martz. En coupant leur clitoris, on a interrompu l'éducation sexuelle qu’un enfant met en place de façon instinctive. C’est pourquoi il y a tout un travail d’éducation à la sexualité. On va leur demander de se masser le clitoris pour retrouver une sensibilité, de regarder avec un miroir. Car souvent elles sont en déconnexion avec leur sexe, qu’elles n’osent pas regarder. »

Un tiers de ces femmes découvrent l’orgasme

De là à atteindre l’orgasme ? « Oui, ça marche très bien », se réjouit Pierre Foldès. En effet, une étude sur 866 patientes montrait en 2012 que 85 % des femmes avaient récupéré une sensibilité six mois après l’opération. Et que plus d’un tiers des femmes qui n’avaient jamais connu d’orgasme auparavant, ont commencé à en avoir après l’intervention chirurgicale.
« Si certaines arrivent à avoir un orgasme avant l’opération, elles en ont beaucoup plus souvent après », précise le médecin. « Certaines me téléphonent quand elles ont eu leur premier orgasme ! », s’amuse Frédérique Martz. Un accomplissement qui les rend fières. « Mais certaines mettent la barre trop haut, imaginant que le clitoris va fonctionner comme un interrupteur ! Il y a un travail à faire avec le conjoint évidemment. »

Une intégrité identitaire

Ce changement corporel les aide aussi à retrouver une intégrité identitaire. « Elles disent qu’elles veulent être "entières"», poursuit Frédérique Martz. D’autant que « certaines n’ont aucun souvenir de l’excision, soit parce qu’elles étaient bébés soit à cause du choc traumatique, c’est souvent après l’opération qu’elles ont des réminiscences, ajoute Frédérique Martz. C’est aussi pour ça que le suivi postopératoire notamment psychologique est si important. »

Un travail qui passe également par le dialogue avec ses pairs, au cours de groupes de parole proposés à l’Institut de santé génésique. Et pour beaucoup de ces femmes, c’est une révolution. Car l’excision provoque souvent des tensions au sein des couples, un rejet social, mais aussi des problèmes de santé : infections urinaires, complications lors de l’accouchement… Ces femmes « réparées » résument cette nouvelle vie à Frédérique Martz ainsi: « Elles ont certes une cicatrice, mais elles sont comme un "vase scellé". Il y a clairement un avant et un après. »

Illustration d'un groupe de paroles entre femmes victimes de violences à l'Institut de santé génésique.
Illustration d'un groupe de paroles entre femmes victimes de violences à l'Institut de santé génésique. - Institut de santé génésique.