Les médecins face à la mort: Le généraliste Baptiste Beaulieu lève le tabou de la gestion du deuil

MEDECINE A l’occasion de la sortie lundi 3 octobre du roman de Baptiste Beaulieu, où il raconte son traumatisme d’avoir perdu un jeune patient, « 20 Minutes » s’est penché sur cette question encore taboue…

Oihana Gabriel

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Illustration du matériel médical d'un médecin généraliste.
Illustration du matériel médical d'un médecin généraliste. — VALINCO/SIPA

« Il y a toujours un vrai décalage entre ce qu’on apprend dans les livres de médecine et la réalité quand la maladie emporte un patient », confie Baptiste Beaulieu. Le médiatique généraliste de 30 ans, qui nourrit le blog Alors, voilà suivi par six millions d’internautes, a publié lundi 3 octobre son troisième roman, La ballade de l’enfant gris (Mazarine). Baptiste Beaulieu y romance son traumatisme : jeune interne, il a perdu un enfant de six ans. Et a failli tout abandonner. « Pour moi, le choc est clairement plus fort quand le patient décédé est un enfant. On porte en nous la nostalgie de l’âge d’or loin du monde adulte dur et triste. Je voulais à tout prix le sauver… »

« On n’a que deux épaules ! »

« Mais je pense que ce traumatisme n’intervient que quand l’histoire du patient résonne avec ce que l’on vit, reprend Baptiste Beaulieu. Il y a la disparition du patient, mais aussi tout ce qui va autour, la détresse des parents, des frères et sœurs… même des animaux domestiques. »

Si Baptiste Beaulieu brise un tabou en évoquant la difficulté pour un médecin à gérer la perte d’un patient, beaucoup de soignants souffrent en silence. « Plus jeune, j’ai été dans l’empathie extrême, raconte François Labaste, généraliste dans la Loire. Je me suis fait manger… Je ne dormais plus, je faisais des cauchemars… J’ai appris à prendre du recul, à ne pas ronger sur ma vie privée. On n’a que deux épaules ! » explique-t-il aujourd’hui.

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« Le médecin n’a pas le droit de faiblir »

« En France, la mort est taboue », tranche François Labaste. « Souvent, les gens font preuve d’une fierté stupide : pour eux, se confier rime avec faiblesse. C’est encore plus vrai chez les soignants », reprend Baptiste Beaulieu.

Autocensure ou pression sociale ? « Le médecin n’a pas le droit de faiblir, reconnaît Pascal Neveu, psychanalyste et auteur de Revivre même quand on est terrassé. A l’avenir, il faudra que la gestion du deuil pour les jeunes généralistes soit mieux accompagnée. »

Aucune préparation

Car si ce genre de choc n’est pas rare chez les généralistes, ils ne sont ni préparés pendant leur formation, ni accompagnés pendant leur pratique. « On a une heure de cours sur les onze ans d’études sur "consultation et annonce grave", alors autant dire que la gestion du deuil, ça passe à la trappe ! », ironise Baptiste Beaulieu.

« On n’est pas préparés du tout pour gérer le deuil, renchérit François Labaste. Moi j’ai eu la chance de faire un stage dans un centre pour malades du sida en Côte d’Ivoire. Cela m’a appris à me poser à côté d’un mourant. Et ça m’a aidé à réfléchir sur l’acharnement, sur le respect de la volonté du patient. »

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Proximité avec les patients

Une distance souvent difficile à prendre pour ces médecins de proximité. « Ils suivent les familles pendant des années, voient les enfants grandir, vont boire un café quand ils interviennent à domicile, rappelle Pascal Neveu, psychanalyste. Ils ne sont pas mieux armés pour affronter un deuil, surtout d’un enfant. Et les procès des parents, qui vont chercher un responsable, se multiplient contre les généralistes. »

Résultat : le sentiment de culpabilité s’en mêle. « J’ai envoyé une dame de 80 ans à l’hôpital il y a dix jours et elle savait qu’elle ne reviendrait pas chez elle, ça m’a fait un coup, avoue François Labaste. On a un peu l’impression de trahir son patient, surtout quand on lui a promis qu’il resterait dans ses murs. »

« Il n’a qu’un médecin, c’est moi »

Autre problème : leur isolement. Les généralistes sont particulièrement seuls pour gérer ce genre de choc. « En tant que généraliste, je pense que je suis encore plus confronté à ce choc que quand je travaillais à l’hôpital, reprend Baptiste Beaulieu. En ce moment j’accompagne un patient jusqu’à la fin, il n’a qu’un médecin, c’est moi et je me décarcasse pour être là. »

« Chez les militaires, les pompiers, les policiers, ils discutent de leurs émotions lors de débriefs, avance le psychanalyste Pascal Neveu. Pour les médecins, rien n’est mis en place pour aider à surpasser ce genre de choc. Il leur faudrait des groupes de paroles pour partager avec d’autres généralistes. De fait, chez les psychanalystes la supervision [un psy suivi par un psy], c’est essentiel. » Pour François Labaste, généraliste dans un cabinet avec trois collègues plus âgés, l’échange d’expérience est fondamental.

La bonne distance

Pour certains généralistes, la réponse se trouve dans la bonne distance avec les patients. Dans un ouvrage sur Le médecin généraliste et la mort de ses patients, deux médecins ont interrogé dix généralistes sur cette question. L’étude souligne « l’ambiguïté du métier de médecin, où le dévouement est de mise, mais ne peut être ni total ni permanent. Pour garder une distance, se protéger, certains médecins établissent des barrières aussi strictes que possible entre leur vie privée et leur vie professionnelle ».

Mais pour Baptiste Beaulieu, se protéger n’est pas une solution : « Certains médecins pensent que si on s’implique trop, on soigne moins bien. Je pense l’inverse. On fait ce métier pour rencontrer les gens quand même… » Au risque de se faire broyer.

Après la perte de ce jeune patient, le médecin a eu envie de tout quitter. « La disparition suscite beaucoup de questions existentielles qui n’auront jamais de réponse : pourquoi les hommes souffrent ? », confie le jeune médecin. Alors comment survivre quand son quotidien sera forcément ponctué de deuils ? « Je fais plus attention aujourd’hui à ne pas faire de promesses que je ne peux pas tenir, résume Baptiste Beaulieu. Mais par contre j’essaie de ne pas trop me blinder. L’empathie est une clef pour la réussite dans ce métier. Les livres n’apprennent pas ce que les visages expriment. » Pour soigner sa tristesse, le jeune interne est parti faire la fête à Rome et Jérusalem. « Mais j’ai aussi suivi une psychothérapie une fois par mois pour pleurer sur mes patients. Peut-être que ma psy payait également quelqu’un pour pleurer sur ses patients… »