Martin Winckler: «La médecine, c’est 80% de relationnel»

INTERVIEW L'écrivain et ancien généraliste publie mercredi 5 octobre, Les Brutes en blanc, un essai sur la maltraitance médicale...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Portrait de Martin Winckler, écrivain et ancien médecin, auteur de «Les Brutes en Blanc».
Portrait de Martin Winckler, écrivain et ancien médecin, auteur de «Les Brutes en Blanc». — Witti de Tera / Gallimard / Opale / Flammarion

Le célèbre auteur et ancien médecin Martin Winckler sort mercredi 5 octobre un nouvel ouvrage Les Brutes en blanc (Flammarion, 16,90 euros) qui attaque de front la maltraitance médicale. Des paroles malheureuses aux violences arbitraires, l’auteur du Chœur des Femmes qui reçoit nombre de témoignages sur son blog Winckler’s Webzine décline nombre d’attitudes scandaleuses et propose un manuel de défense à l’usage des patients.

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Vous dénoncez depuis des années au travers de vos romans et de votre blog les maltraitances médicales en France, pourquoi publier un ouvrage consacré à la question ?

Il me semblait important de faire un panorama non exhaustif mais documenté à la fois par les témoignages que je reçois et des sources fiables de ces maltraitances médicales. On sait que ça existe comme les bavures policières. Mais on n’a pas de preuve. Or c’est une maltraitance systémique et pas seulement le fait de quelques médecins méchants.

Mais comment connaître son ampleur ?

C’est difficile, car cette violence n’est pas reconnue. Au Royaume-Uni, il est formellement interdit d’examiner une femme endormie au bloc sans son consentement. En France, on entend que c’est normal car il faut bien se former ! On ne fait pas d’études sur le sujet car c’est très gênant. Mais quand on compare les médecins français par rapport notamment aux anglo-saxons, on voit que c’est un problème d’attitude. Au Royaume-Uni, on encourage les femmes à accoucher à domicile avec une sage-femme, en France c’est hors de la maternité point de salut et les sages-femmes sont considérées comme des sous-fifres…

Pourquoi les médecins abusent-ils si souvent de leur pouvoir ?

En France, on n’enseigne pas aux médecins qu’ils doivent partager leur savoir et que c’est au patient de décider. Mon objectif c’est de dire au grand public qu’il peut se défendre contre les médecins maltraitants.

Pourquoi en France en particulier, le rapport entre patient et médecin est si hiérarchique ?

C’est le produit de notre histoire catholique, on continue à penser de manière dogmatique. L’un des problèmes en France, c’est qu’on ne débat pas des avancées médicales, on ne regarde pas ce qui se fait ailleurs. Mon livre Contraceptions, mode d’emploi, paru en 2001 était le premier manuel pour le grand public sur la question… alors qu’en Angleterre ça existait depuis cinquante ans. Et on m’a rétorqué que les bonnes femmes n’allaient rien comprendre…

Vous participez à la formation de médecins au Canada, est-ce que l’approche et la formation sont vraiment différentes ?

Oui. A l’université de McGill à Montréal le recrutement se fait sur dossier et avec un entretien mené par un médecin et un patient. De même, un programme nommé patients partenaire permet aux étudiants dès le début d’avoir un mentor… qui est un patient. La médecine n’est pas une organisation verticale mais un accompagnement : le capitaine, c’est le patient, le pilote c’est le médecin.

Aujourd’hui il semble plus facile pour une femme n’ayant pas eu d’enfant d’obtenir un stérilet, l’endométriose a fait son apparition dans les médias… est-ce que les choses s’améliorent ?

Oui, plein de médecins changent leur pratique au niveau individuel, donc c’est possible au niveau de la formation. Mais ils n’ont pas les rênes des facultés. Il faudrait changer de paradigme et sortir de l’idéologie paternaliste qui date du XIXe siècle. Je pense que, comme pour la contraception, le changement viendra des citoyens. C’est vrai que la santé des femmes s’est améliorée : les sages-femmes peuvent prescrire une contraception par exemple. Mais ça change toujours pour les mêmes patients : les plus éduqués et informés. Or, il faut traiter tout le monde de la même manière. Et on en est loin en France avec des praticiens qui assument le fait de choisir leurs patients.

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Certains médecins rétorquent qu’ils sont débordés…

Aucun médecin n’a jamais eu le temps. Ce n’est pas une excuse pour se comporter comme un malpropre. La médecine, c’est 80 % de relationnel. Or en France, on valorise le geste technique. Mais c’est vrai que la situation s’aggrave pour les généralistes français, dévalorisés et méprisés.

Quels seraient vos remèdes pour limiter cette maltraitance ?

Modifier radicalement la formation des médecins d’abord. Ensuite inciter les patients à riposter. Mon objectif n’est pas qu’il y ait une flopée de procès contre des médecins. Mais que ces praticiens maltraitants sachent qu’ils ne peuvent plus rester impunis. Enfin, partager l’information. Les femmes doivent savoir qu’il est interdit de leur imposer une épisiotomie ou une péridurale, de faire une infiltration ou une ligature des trompes sans leur consentement. Ce sont ces témoignages de patientes qui m’ont motivé à écrire ce bouquin. Le mal que je ferai à la profession n’égalera pas le 100e des souffrances de ces patients maltraités.