Les WC, c'est par là.
Les WC, c'est par là. — MICHAL CIZEK / AFP

INTERVIEW

Syndrome de l'intestin irritable: « Dire que vous êtes colopathe, que vous avez des gaz, la diarrhée, c'est tabou»

Gastro-entérologue et chercheur à l'Inserm, le professeur Jean-Marc Sabaté vient de publier «Intestin irritable, les raisons de la colère» ce mecredi...

Officiellement, la colopathie fonctionnelle ou syndrome de l'intestin irritable (SII) n’est pas reconnue comme une maladie en France. Cela hérisse au plus haut point le professeur Jean-Marc Sabaté, gastro-entérologue et chercheur à l’Inserm, qui a publié mercredi 24 février « Intestin irritable, les raisons de la colère » (Ed. Larousse, 15,95€). Un livre dans lequel il démythifie une pathologie largement sous-estimée, puisqu’elle toucherait 5% de la population française, selon l'Apssii, l’association de patients souffrant du SII.

De quoi parle-t-on exactement avec le syndrome de l’intestin irritable ?

Ce sont des gens qui ont des symptômes comme des douleurs abdominales ou un inconfort, depuis au moins 6 mois, à une fréquence de 3 jours par mois. Il faut que les symptômes soient améliorés par le fait d’aller à la selle. Ou associés à une modification de la fréquence ou l’aspect des selles. Et là on utilise une échelle de Bristol inventée par nos amis anglais. On voit les selles différentes.

Le tableau de Bristol répertorie plusieurs types de selles.
Le tableau de Bristol répertorie plusieurs types de selles. - Pr. Jean-Marc Sabaté

Vu les critères de diagnostic, on a l’impression que cela peut concerner beaucoup de monde…

Oui, ces critères sont un peu trop lâches. C’est pour ça qu’on n’arrête pas de les changer. Les ballonnements, les flatulences dont se plaignent beaucoup de gens ne sont pas dans la définition actuelle. Pourtant, ils devraient y être.

Pourquoi le SII n’est-il pas reconnu comme maladie en France ?

Les gens ne reconnaissent que ce qu’ils voient. Quand vous voyez quelqu’un qui boîte, ça se voit. Quand vous voyez un type qui a l’air bien portant, qui a fait des examens normaux, l’être humain qui a une vision assez simpliste va dire qu’il simule. Et puis, toutes les nouveautés de recherches ne sont pas forcément connues de tous les médecins. Je le comprends.

Quelles sont les causes de ce syndrome ?

Elles sont multiples. La plupart du temps, les gens ne se souviennent pas quand ça a démarré et ne voient pas de causes. Après, il y a un quart des gens qui peuvent avoir démarré brutalement la maladie. Ce qui a été décrit, ce sont des gastro-entérites très importantes. Ils ne vont pas récupérer comme avant et déclenchent la maladie. Des traumatismes psychologiques très importants peuvent aussi être une cause. Après une catastrophe naturelle, des deuils à répétition par exemple. Je pense qu’avec les attentats, malheureusement, il y en aura. Certaines chirurgies un peu compliquées pourraient aussi déclencher la maladie. Pour le reste, on ne sait pas trop.

Et le stress ?

Exceptionnellement, le stress peut déclencher à lui tout seul la maladie. Le stress est aussi un facteur aggravant. Prenons quelqu’un qui, à la base, a mal au ventre. Vous lui ajoutez un stress, cela va augmenter son niveau de douleur. Tout le monde connaît l’effet du stress, y compris sur les gens qui ne sont pas colopathes. Une personne qui a un examen important, un entretien d’embauche, son mariage… Son cerveau peut lui déclencher ce stress et lui donner une envie irrépressible d’aller à la selle.

Est-ce que l’alimentation joue un rôle important ?

Oui, de plusieurs manières différentes. Il y a tout un tas de mécanismes qui peuvent jouer. Manger gras par exemple, ralenti la sortie des aliments de l’estomac. Ça augmente le fait que vous gardez du gaz dans l’intestin grêle. Le gluten, qui est très à la mode, a aussi un effet. Tout comme les aliments qui favorisent les fermentations comme le chou, les fayots. Récemment, les Australiens ont montré que la pomme, la poire, les cerises peuvent aussi avoir un effet. Ces sucres mal absorbés dans l’intestin grêle peuvent provoquer de la diarrhée, ballonnements, douleurs, flatulences.

Dans quelle mesure l’impact de cette maladie est-il sous évalué ? Cela semble vous énerver.

Oui, moi je suis militant. J’ai créé une association avec mes patients. Quand on prend la maladie de Crohn, que je traite aussi, elle est reconnue. Les patients n’ont pas honte de dire qu’ils ont cette maladie. Mais aujourd’hui, dire que vous êtes colopathe, que vous avez des gaz, des ballonnements, la diarrhée, c’est tabou, ce n’est pas glamour, les gens n’en parlent pas. En plus, cette non reconnaissance aggrave les choses. Selon une étude anglaise, l’idée suicidaire est supérieure chez ceux qui ont une colopathie par rapport à ceux qui ont la maladie de Crohn. C’est une réalité.

Comment lever ce tabou sur cette maladie ?

Il faut en parler. Il n’y a pas de honte. Là en ce moment, avec l’épidémie de gastro, on expérimente tous de façon courte ce que d’autres vivent de façon répétée. Si on ne sortait pas de la gastro, la vie ne serait pas très agréable. Imaginez-vous avec une gastro 7 jours sur 7.

Euh, non…

Voilà. Moi j’ai des patientes à qui on laisse la place dans les transports parce qu’on croit qu’elles sont enceintes. Alors qu’elles sont ballonnées. Il y a aussi des problèmes de sexualité liés à cette maladie qui joue sur la libido, la fatigue. Des conjoints pensent que la maladie est utilisée comme prétexte pour ne pas avoir de relations. Ça crée tout un tas de malentendus. Des études ont comparé la qualité de vie du conjoint de quelqu’un qui est colopathe avec des conjoints de personnes cancéreuses en phase terminale. L’altération de la qualité de vie des deux conjoints est la même.