Centres dentaires low-cost : «J’avais envie de leur dire : Barrez-vous, allez ailleurs!»

TEMOIGNAGES Deux anciennes salariées de deux centres dentaires à bas prix affiliés au réseau Dentexia racontent pourquoi l’expérience s’est mal terminée…

Romain Scotto

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Illustration d'une consultation chez un dentiste.
Illustration d'une consultation chez un dentiste. — PHILIPPE MERLE / AFP

Des larmes, des vomissements et l’angoisse d’affronter le regard oppressant des patients. Il y a encore quelques semaines, voilà dans quel état d’esprit Sandrine* se rendait à son travail, dans l’un des centres dentaires low-cost francilien affilié au réseau Dentexia. Après une énième déprime, une dernière engueulade avec sa supérieure et un arrêt maladie, l’histoire s’est conclue récemment par un licenciement pour inaptitude et une procédure devant les tribunaux. L’ancienne assistante d’accueil témoigne aujourd’hui pour dénoncer la face cachée d’un monde où, selon elle, « on ne parle que d’argent », de « rendement », d’« objectif ». « C‘est juste infernal, c’est le chiffre, le chiffre, le chiffre. »

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Chargée d’enregistrer les rendez-vous, elle évoque les demandes embarrassantes des « conseillères cliniques » : « Est-ce que tu as quelqu’un d’intéressant sur la liste ? Au début je ne comprenais pas la question. C’est commercial en fait. On me disait : "Non, non, eux, ils ne vont rien nous rapporter." » Pour un simple détartrage, prière donc de repasser. La salariée devait sélectionner les patients les plus « rentables », ce qui exclut souvent les enfants : « On ne les prenait pas mais on n’avait pas le droit de le dire. Alors on expliquait qu’on n’était pas équipés pour. »

« Couronnes. S’il y avait ce mot, ils étaient prioritaires »

Comme elle, Marine* a connu ce genre de dérobades. En tant qu’ex-employée d’un autre cabinet à bas prix lui aussi affilié au réseau Dentexia, en province, elle devait aussi choisir les patients : « Quand ils appelaient, il fallait poser des questions pour savoir s’ils avaient besoin de couronnes. S’il y avait ce mot, ils étaient prioritaires. » Les chirurgiens dressaient ensuite un devis. En cas d’accord, les patients « devaient ensuite payer l’intégralité des frais à l’avance. » Quitte à souscrire un crédit à 0 %, proposé par une conseillère du centre.

Les deux témoins parlent d’un objectif chiffré par fauteuil de « 90.000 euros d’encaissement ou de vente tous les mois », de comptes à rendre par Skype à une commerciale, de tableaux de bord à remplir. Dans le même temps, Sandrine gérait les relances d’impayés de certains fournisseurs. « Les prothèses n’arrivaient pas parce qu’ils ne payaient pas les laboratoires. Moi, appeler les patients pour annuler les rendez-vous, ça me rendait malade. Mais on avait le discours tout fait : "Une conseillère vous rappellera quand elle aura une dispo sur son agenda." Mais je n’avais pas accès à l’agenda. Comme ça, je ne me mouillais pas. C’était dur à vivre. »

De l'essuie-tout avec des nounours

L’ex-assistante est d’autant mieux placée pour en parler qu’elle était elle-même soignée dans le centre. « Tous les patients que j’avais en face de moi étaient mon miroir. Et je sentais que j’étais complice de l’affaire. » Radios à l’appui, elle dit aussi avoir été « mutilée », victime d’un excès de soins pour raisons financières. « On m’a extrait des dents qu’il ne fallait pas. C’est du surtraitement. »

Elle évoque aussi un turn-over incessant chez les dentistes, souvent très jeunes et recrutés à l’étranger. « Des Polonais, des Portugais. Certains patients demandaient : "Vous êtes sûr qu’elle est diplômée, elle a 20 ans. On aurait dit une garderie." Plus grave, certains auraient parfois travaillé « sans gants, ni masque, faute de moyens. Les gens nous faisaient la remarque. On m’a déjà demandé d’acheter de l'essuie-tout à la place de serviettes. J’en ai acheté avec des nounours pour montrer que c’était ridicule. »

« Se regarder dans la glace, c’est dur »

En première ligne face aux patients énervés, elle aurait pu craquer à de nombreuses reprises. « J’avais envie de leur dire : Barrez-vous, allez vite ailleurs ! » Chose que Marine a faite, juste avant la fermeture de son cabinet : « Je suis maman. Je me sentais responsable. Se regarder dans la glace, c’est dur. Je disais aux patients de porter plainte. C’est trop gros. Des personnes ont demandé de l’argent à leurs proches pour payer leurs soins. Et elles attendent. » De leur côté, les deux jeunes femmes ont dénoncé ces faits auprès du Conseil de l’Ordre des chirurgiens-dentistes.

* Les prénoms ont été modifiés

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