Consommation d'alcool: «Les bons vivants font d’excellents morts»

INTERVIEW Philippe Batel, Directeur Médical de la Clinique des Addictions-Montévidéo à Boulogne Billancourt et vice-président de SOS addictions souligne les dangers d’une alcoolisation excessive…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Deux personnes trinquent.
Deux personnes trinquent. — CLOSON/ISOPIX/SIPA

Un constat accablant : l’alcool reste la deuxième cause de mortalité prématurée après le tabac et l’une des premières causes d’hospitalisation selon une étude publiée dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de l’Institut de veille sanitaire (InVS). Une situation qui pourrait être évitée si les 4 millions de personnes ayant une consommation problématique de l’alcool étaient repérées plus précocement, comme le souligne le Dr Philippe Batel, Directeur Médical de la Clinique des Addictions-Montévidéo à Boulogne Billancourt et vice-président de SOS addictions.

Pourquoi les troubles de l’alcool ne sont pas pris en charge plus tôt en France ?

Tout d’abord parce que la société française a une mauvaise représentation des problèmes d’alcool. L’alcool c’est le lien social franchouillard par excellence. On s’imagine que 5 % des personnes qui consomment de l’alcool sont alcooliques et que 95 % des autres sont des bons vivants. Or, c’est faux car la plupart du temps, les gens qui ont des accidents ou qui développent des pathologies dues à l’alcool ne sont pas alcoolodépendants. Je dirais même que les bons vivants font d’excellents morts.

Les médecins généralistes et les médecins du travail ne détectent-ils pas suffisamment les personnes qui consomment de l’alcool de manière excessive ?

Non, ils ne repèrent généralement que les patients alcoolodépendants. Pour cela, ils devraient au moins une fois par an, faire un point avec chacun de leur patient sur sa consommation d’alcool. Mais ils n’osent pas poser la question, de peur de les froisser.

L’alcool reste une des premières causes d’hospitalisation en France

Quelles sont les conséquences de cette mauvaise détection des troubles liés à l’alcool ?

Les personnes qui boivent excessivement se mettent en danger car l’alcool leur fait prendre des risques. Ils prennent leur volant, ont des rapports non protégés… Et ils ont davantage de risques de développer certains cancers, des maladies cardiovasculaires, des problèmes d’hypertension… Une femme qui boit huit verres d’alcool par semaine voit, par exemple, son risque de développer un cancer du sein multiplier par trois.

Les Français ont-ils aussi du mal à regarder en face leur problème avec l’alcool ?

Oui, car ils en ont assez qu’on leur dise qu’ils doivent manger cinq fruits et légumes par jour, qu’ils ne doivent pas fumer, pas boire… Par ailleurs, on connaît tous autour de nous un alcoolique qui sert de paratonnerre à notre réflexion sur notre propre usage de l’alcool. Enfin, le lobby alcoolier est très puissant en France. Mais avec 49.000 morts chaque année dus à l’alcool, on ne peut pas considérer ce produit comme anodin.

Que conseillez-vous à ceux qui voudraient faire le point sur leur consommation ?

Il faut compter les verres qu’ils consomment chaque semaine. Une femme ne doit par exemple, pas boire plus de 14 verres par semaine et pas plus de 4 par occasion. Et un homme pas plus de 21 verres par semaines et pas plus de 5 par occasion. Au-delà de cette consommation (ce qui est le cas de 30 % des Français) il faut agir, en alternant chaque verre d’alcool par un verre d’eau. Au bout d’un mois, 60 % des patients qui utilisent cette méthode arrivent à lever le pied sur l’alcool. Ceux qui n’y arrivent pas sont clairement sur la route de la dépendance et doivent consulter un médecin.