Jeanne Auber: «En France, les handicapés mentaux ne sont pas considérés comme des citoyens»

INTERVIEW Cette maman d’une fille polyhandicapée publie un livre, «Les Exilés mentaux», dénonçant la situation d'enfants contraints d'aller en Belgique pour trouver une structure d'accueil…

Propos recueillis par Romain Scotto

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Jeanne Auber, maman d'une jeune fille handicapée mentale, publie un livre, "Les exilés mentaux" dénonçant le départ en Belgique des nombreux handicapés. Le 8 octobre 2014 à Paris.
Jeanne Auber, maman d'une jeune fille handicapée mentale, publie un livre, "Les exilés mentaux" dénonçant le départ en Belgique des nombreux handicapés. Le 8 octobre 2014 à Paris. — A.Chauvet/20Minutes.fr

Face au manque de places en structures d'accueil, 6.500 handicapés mentaux français résideraient aujourd'hui en Belgique. Pour Jeanne Auber, médecin en hôpital et maman de Marie, polyhandicapée de 23 ans, cette situation illustre le manque de considération de la France pour ceux dont le handicap est jugé trop lourd. Un scandale qu'elle décortique dans un livre: Les Exilés mentaux (ed. Bayard).

Pourquoi la France n’est pas capable d’accueillir une jeune fille handicapée comme Julie?

En France, les structures sont très normées. En fonction du niveau d’autonomie de la personne handicapée, il y a des structures d’accueil spécialisées. Ma fille ne rentre pas dans les cases du handicap à la française. Là où elle réside, les activités proposées ne correspondent pas à ses potentialités. Il existe en France des établissements pour l’accueillir, mais en nombre insuffisant et sans place.

Vous parlez «d’obscurantisme de l’Etat» autour de la question de l’accueil des handicapés…

On est dans un déni qui frôle l’obscurantisme oui. Mme Neuville (secrétaire d'Etat chargée des personnes handicapées) ose dire qu’il n’y a pas de problème de place. Excusez-moi: il manque des places. La question générale, c’est la place qu’on veut donner aux personnes déficientes intellectuelles dans la société. On ne les compte pas, on ne sait pas quels sont leurs besoins. On ne veut pas voir les handicapés mentaux, ils font peur, ils sortent de la norme.

La France s’accommode donc bien du fait que ses handicapés mentaux aillent en Belgique?

Au départ, ce n'est pas un système voulu. Il a été mis en place et soutenu financièrement par la France. Ce qui est clair, c’est qu’en Belgique, ils ont le courage de prendre ceux dont on ne veut pas en France. Ceux qui ont des troubles du comportement, potentiellement agressifs. Il y a un vrai regard sur la personne et son projet.

Quel est le but de ce livre?

C’est déclencher la responsabilité collective. Nos impôts partent en Belgique puisque les conseils généraux et la sécurité sociale payent la Belgique. 250 millions d’euros par an. On paye le même prix pour une place en France. Aujourd’hui, on crée des emplois en Belgique. Je pense qu’on pourrait créer beaucoup d’emplois en France si on s’occupait des personnes vulnérables.

Vous pourriez placer votre fille en Belgique. Pourquoi ne pas l’avoir fait?

On a été à deux doigts d’accepter l’hiver dernier. Ma famille était fatiguée. Mais pour moi c’est tellement scandaleux que je n’ai pas accepté. Et cela a un coût physique et financier, avec les allers-retours.

Est-ce un problème d’inégalité entre citoyens?

Bien sûr. C’est considérer qu’ils ne sont pas citoyens. Je connais la maman d’un handicapé qui voudrait rendre sa carte d’identité. On leur dit en permanence qu’il n’y a pas de place pour eux. Les parents sont en souffrance, mais les politiques ne l’entendent pas.

Du coup, votre fille vit chez vous. Quel est l'impact sur la vie familiale?

Julie prend tout l’espace vital dans une maison. Elle m’accapare. Je ne m’occupe pas des autres enfants. Et il y a le problème du sommeil. Je travaille la journée mais le reste du temps, je suis «éducatrice spécialisée» et «veilleuse de nuit» car ma fille se réveille la nuit.

Vous parlez dans votre livre de ce père à bout qui a tué sa fille handicapée de 6 ans. Vous semblez le comprendre...

C’est une réalité assez fréquente. Beaucoup de parents âgés ont l’impression qu’après leur propre mort, personne ne sera là pour s’occuper de leur enfant handicapé. Beaucoup de parents sont silencieux parce qu’ils sont épuisés. On se prend toujours des coups sur la tête. Vous devez vous battre sans être accompagné. Il y a un sentiment de solitude et de désespoir.