Ebola: «Certains ne croient toujours pas à l’existence du virus en Sierra Leone»

INTERVIEW Adam Huebner, spécialiste en santé publique, décrit la situation d’un pays lourdement touché par l’épidémie…

Romain Scotto

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Une jeune fille suspectée d'être contaminée par le virus Ebola est contrôlée par le personnel médical, le 16 août 2014 à Kenema, au Sierra Leone
Une jeune fille suspectée d'être contaminée par le virus Ebola est contrôlée par le personnel médical, le 16 août 2014 à Kenema, au Sierra Leone — CARL DE SOUZA AFP

Basé depuis février à Freetown, en Sierra Leone, Adam Huebner a vu son pays d’accueil plonger lentement dans la psychose. Alors que 500 morts y ont déjà été recensés, les autorités ont annoncé une mesure extrême et très critiquée: le confinement à domicile de toute sa population du 19 au 21 septembre. Le coordinateur santé et réadaptation de Handicap International décrit une situation particulièrement difficile à vivre.

Pouvez-vous décrire la situation en Sierra Leone. La situation est-elle contrôlée?

Cela dépend des différentes zones du pays. Dans les régions de l’est du pays, à la frontière avec le Liberia, dans les districts de Kanema et Kailahun, le virus effraye les populations. Il y a des zones de quarantaine. Les gens ne peuvent pas sortir de certains districts. Ils se déplacent de façon limitée, avec des équipes gouvernementales. La nourriture y est apportée par des camions. Ici à Freetown, nous n’avons pas de restrictions. Il y a quand même peu de rassemblements et peu de gens dans les rues. Tout le monde peut se déplacer où il veut de 7h à 19h. Après, c’est l’heure à laquelle les gens rentrent chez eux. La circulation est interdite la nuit pour empêcher que les gens malades n’essayent de s’enfuir.

La population a-t-elle pris conscience du danger que représente le virus?

Oui, parce que les gens lisent tous les jours ce qui est écrit dans les journaux et écoutent la radio. Ils savent que le gouvernement prend des mesures d’urgence et multiplie les messages de prévention à travers la police, les personnels hospitaliers. Il est demandé aux gens de se laver les mains régulièrement. Au début, certains jours, les gens étaient obligés de rester chez eux pour écouter les messages officiels à la radio. Il fallait faire prendre conscience aux gens du danger d’Ebola.

Des rumeurs circulent-elles encore sur le virus?

Il y en a beaucoup. On entend tout. Comme: on met les corps des morts dans des sacs et les familles ne les revoient pas. Il y a des suspicions sur les Blancs. Des malades pensent qu’ils ont été infectés au centre de soin ou qu’on leur a injecté le virus. Ou bien que c’est une invention du gouvernement pour remplir les cliniques. D’autres croient qu’Ebola n’est qu’une manifestation d’un épisode de malaria, de choléra ou de typhoïde. Certains symptômes comme les diarrhées, les fièvres sont similaires. Ils ne croient pas à une nouvelle maladie car ils n’en ont jamais entendu parler auparavant. C’est la première épidémie en Afrique de l’Ouest. Certains croient même qu’Ebola n’existe pas. Ou alors qu’on peut en guérir en priant.

Au début, les gens embrassaient parfois les morts, ce qui pose un problème. Est-ce encore le cas?

Ça l’est mais dans les zones reculées. Les gens pensent que si leurs proches ne sont pas enterrés selon la tradition, ils reviendront les hanter. Embrasser les morts est une pratique culturelle courante dans certaines régions.

Le personnel médical est-il encore effrayé à l’idée de soigner des malades?

Oui bien sûr. En sierra Leone, il y a du personnel national et international, mais pas assez. C’est difficile de recruter. Les familles ne conseillent pas aux personnels de se rendre sur place. La peur d’Ebola fait fuir. Ceux qui souffrent d’autres pathologies ne peuvent plus être soignés. Des femmes qui viennent d’accoucher ne sont plus suivies, par exemple.

Que pensez-vous du confinement à domicile demandé par le gouvernement?

C’est compliqué pour les populations. Ceux qui travaillaient ne peuvent plus le faire normalement puisqu’ils doivent rester à la maison. Ils ont besoin de manger et boire mais ne gagnent plus leur vie. Il y a une vraie crise. Les effets secondaires de l’épidémie sont nombreux.