Corrida: Ce que dit la médecine vétérinaire sur la souffrance du taureau

TAUROMACHIE Un pro et un anti corrida confrontent leurs arguments...  

Romain Scotto

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Mexican matador Joselito Adame performs a pass on a Fuerte Ymbro bull at the Plumacon arena in Mont-de-Marsan, southeastern France, during the festival of La Madeleine on July 18, 2014. AFP PHOTO / GAIZKA IROZ
Mexican matador Joselito Adame performs a pass on a Fuerte Ymbro bull at the Plumacon arena in Mont-de-Marsan, southeastern France, during the festival of La Madeleine on July 18, 2014. AFP PHOTO / GAIZKA IROZ — AFP

En pleine période de spectacles taurins, deux vétérinaires pro et anti corridas ont accepté d’exposer leurs arguments. Entre Hubert Compan, vétérinaire taurin à Nîmes, et Fanny Casaly, membre du collectif des vétérinaires pour l’abolition de la corrida, les points de discordes sont profonds. Y compris sur certaines questions purement scientifiques.

La préparation du taureau

Hubert Compan, vétérinaire pro-corrida: «Le taureau de combat exprime son comportement naturel dans une arène. Quand il reçoit une pique, il y retourne après, ça montre son agressivité génétique. Il faut des taureaux qui galopent, chargent ce qui bouge. Certains taureaux ne sont pas préparés et là, c’est un spectacle abominable. Ils ont des problèmes physiques. C’est pénible pour tout le monde. Pour être prêt, le taureau doit avoir un comportement d’athlète. C’est lié à 4 ou 5 années d’élevage extensif, l’alimentation, la météorologie, les conditions de transport.

Fanny Casaly vétérinaire anti-corrida: Alors ça, c’est le gros truc des pro-corrida. Dire qu’il y a des espèces faites pour le combat est très difficile à objectiver. Quelle est la part de la génétique dans le comportement? C’est compliqué. En tant que véto je peux vous dire qu’il n’y a pas plus gentil qu’un pitbull. Sauf que s’il mord, il fait plus de dégâts qu’un caniche. Ils disent qu’ils sélectionnent des races de taureaux agressifs. Le professeur Courreau, spécialiste de la zootechnie, (la sélection des races) n’est pas du tout d’accord avec ça. Il n’y a pas d’animaux faits pour combattre.

L’amour, le respect des bêtes

H. C.: L’important n’est pas tant d’aimer les bêtes. La règle numéro 1 est de laisser l’animal exprimer son comportement. En corrida, il y a un profond respect de l’animal qui bagarre pendant un quart d’heure. Au final, c’est la seule race bovine mâle qui vit quatre ans. Ils ont la vie rêvée. Un taurillon blond d’Aquitaine vit 18 mois, un veau de boucherie, 4 à 5 mois. Il faut voir l’amour d’un éleveur pour ses taureaux. C’est extraordinaire. Dans les élevages domestiques, j’ai vu des choses pires que la corrida. Le confinement des vaches passant leur vie attachées à une chaîne dans une étable, la castration des taureaux sans anesthésie. J’ai vu des bêtes agoniser plus de trois minutes. En tant que vétérinaire, j’accepte le spectacle d’une bête qui souffre une minute ou deux.

S.C.: Oui, le taureau vit bien, mais pourquoi le tabasser à la fin? C’est une argumentation bizarre. Pour les pro-corridas, comme il y a pire ailleurs, on cautionne. Respecter l’animal, est-ce le taillader dans ses muscles? J’ai du mal à comprendre. Ce n’est pas en charcutant l’animal à la fin de sa vie qu’on le respecte. S’ils le respectaient vraiment, ils s’orienteraient vers un tourisme vert par exemple en Camargue. Ils feraient des visites en montrant ce qui se faisait avant.»

La douleur de l’animal

H. C.: On ne peut pas prétendre que le taureau ne souffre pas. Il souffre, mais il va au-delà. Tel un boxeur préparé physiquement à encaisser des coups. Le cuir est sensible, le muscle ne l’est pas. La douleur est dans la fracture du derme et de l’épiderme. Pas dans les muscles qui ne sont pas innervés. Le taureau meurt avec la rupture de veines pulmonaires, parfois de l’aorte postérieure. L’hémorragie passe par la trachée, c’est pour ça qu’il y a des régurgitations de sang. Ce n’est jamais agréable à voir. Lors du coup d’épée final, là, il y a une douleur fulgurante. A la limite, on peut être malheureux quand il est manqué. Au lieu de mourir en 30 secondes, il va mettre 3 minutes. Concernant le stress, le taureau n’en développe pas sauf lors de l’embarquement et du débarquement. L’enfermement des animaux en liberté les stresse. Puis dans l’arène, ils expriment leur comportement sans stress. Les endorphines se développent au fur et à mesure du combat. Cela entraîne une sorte d’euphorie qui le rend moins sensible à la douleur.»

F.C.: La douleur est difficile à appréhender. Est-ce que c’est parce qu’on produit des endorphines qu’on ne souffre pas? Non. Les banderilles font 4 à 6 cm. Ce sont de gros hameçons plantés dans la chair. Si courir avec ça n’est pas douloureux… Les neuromédiateurs des animaux sont les mêmes que pour l’homme. Le plexus brachial est le même. Bien sûr que le muscle en soi fait moins mal. Mais il est innervé par un réseau. Tout le long de la colonne sortent les racines nerveuses qui vont aux pattes, au cœur, aux poumons. On ne peut pas dire que l’animal ne sent rien. Le rapport de Valdivar montre que les coups de piques entraînent souvent des fractures vertébrales. 70 % des coups ont de graves répercussions neurologiques.

Le métier de vétérinaire et l’anthropomorphisme

H. C.: Il y a une sensibilité à la souffrance animale qui a évolué. La ruralité a disparu. Tuer un cochon, un poulet, personne ne sait ce que c’est. Moins on connaît les animaux, plus on fait de l’anthropomorphisme. Les gens supportent moins la vue du sang. Quand on est vétérinaire rural, on est un peu vacciné par rapport à la souffrance animale. On est moins sensible. Quand on soigne des rats et des hamsters, je ne reconnais plus la profession.

F.C.: Je ne pense pas qu’il y ait de hiérarchie chez les animaux. Toutes les espèces sont d’égale importance. Pourquoi un bœuf serait plus important qu’un bousier à l’échelle de l’évolution? Mais je reconnais qu’il y a des comportements qui vont trop loin. Il m’arrive de dire qu’il vaut mieux euthanasier un animal car il ne va pas comprendre ses traitements et souffrir. Mais c'est difficile à expliquer à quelqu’un qui regarde 30 Millions d’amis.»