Maiko Ressiguie: «J’ai perdu 200kg, je suis une rescapée de l’obésité»

TEMOIGNAGE Ancienne obèse ayant atteint un poids de 300kg, elle raconte son histoire dans un livre poignant…

Romain Scotto

— 

Maiko Ressiguie raconte dans un livre son histoire après un régime qui lui a fait perdre 200kg. Le 12 juin à Paris.
Maiko Ressiguie raconte dans un livre son histoire après un régime qui lui a fait perdre 200kg. Le 12 juin à Paris. — R.S./20minutes

A Villeneuve-sur-Lot, où elle vit toujours, tout le monde connaît Marie-Claude Ressiguie. «Maiko», pour les intimes. A 64 ans, cette ancienne standardiste d’hôpital a choisi de raconter son histoire dans un livre bouleversant: J’ai perdu 200 kilos (Ed. Judena). Le témoignage d’une ancienne obèse de 300kg, brisée par les coups de son ex-mari, puis hospitalisée pendant une vingtaine d’années pour vaincre sa boulimie. Le combat n’est d’ailleurs pas fini. Celle qui pèse 96kg aujourd’hui sera «fière d’elle» quand elle en aura atteint 70.

Pourquoi avoir écrit ce livre?

Il vient d’une grande souffrance qui date de près de 30 ans. J’ai pris des kilos très tôt, après un viol du chef d’équipe de mon père qui m’a dit: "Si tu en parles, ton père n’aura plus de boulot et vous n’aurez plus à manger". Le mot "manger" est apparu dans ma tête. Puis je me suis marié à 17 ans et demi avec le père de mes enfants. J’étais épanouie jusqu’à ce que je prenne une première rouste de sa part. Ça a duré 25 ans. Il me battait en me disant qu’il me tuerait si je le quittais. J’en avais une peur bleue. L’enfer a commencé comme ça. J’ai mangé. Aujourd’hui, j’ai surmonté et extériorisé tout ça. D’où la sortie de ce livre. Je voulais que ça se sache. Pour les autres. Je veux dire que rien n’est jamais perdu.

Comment avez-vous pris tous ces kilos?

C’était des kilos bobo. Des kilos psychologiques. De la souffrance. Je n’avais pas envie de maigrir parce que j’avais envie de mourir. Je n’avais pas une vie heureuse. Je me prenais la soupière dans la tronche parce que je n’avais pas préparé le bon repas. Quand Claude François est mort, je pleurais parce que c’était mon idole. J’ai pris une tarte pour ça. Mon mari m’a dit: "Il est mort et alors? Si c’était moi, tu n’aurais pas pleuré." Je lui ai dit que j’aurais ri. J’ai reçu une deuxième branlée. Alors j’allais manger. Le soir, j’allais me coucher, il s’endormait avec la cigarette et son verre de whisky. Il est mort de son alcoolisme d’ailleurs. S’il se réveillait j’en reprenais une. Je me suis retrouvée à manger du pain avec des morceaux de sucre. Un soir, je me suis assise dans mon garage et j’ai mangé une boîte de cassoulet froid, à la main.

Vous pesiez vraiment 300kg?

Il y avait deux balances de 150kg chacune à l’hôpital quand j’y suis arrivée en 1996. Je mettais un pied sur chacune d’elle et je bloquais les deux. Je devais peser un peu plus. J’étais en fauteuil roulant, je ne marchais plus. On m’a installée dans un lit de 90cm de large avec mes kilos en trop, j’avais les bras qui pendaient des deux côtés. L’infirmière me mettait deux tables roulantes pour poser mes bras. Je dormais comme ça pendant des années.

Quelle est la vie d’une femme de ce poids-là?

Il n’y a plus de vie. Quand on fait 300kg, on se lève le matin, on va dans son fauteuil avec difficultés et on retourne au lit. J’ai usé mes deux genoux. J’ai une prothèse à droite. Il m’en faudrait une à gauche. On ne peut pas se couper les ongles des pieds. Ça peut faire un ongle incarné, une gangrène. On ne peut pas s’essuyer pour aller aux toilettes. Donc on ne peut pas sortir parce qu’à l’extérieur, il faudrait prendre une douchette. Et puis on ne trouve pas les WC assez grands. Je marchais aussi avec des claquettes parce que je ne pouvais pas enfiler une paire de chaussures. Mes pieds étaient enflés. Je suis montée à 28 de tension. Je me faisais arrêter par la police parce que je ne pouvais pas mettre la ceinture en voiture. Elle ne se fermait pas. Ma vie était en suspens.

Comment avez-vous perdu vos 200kg?

Il y a deux conditions à réunir. Le pouvoir et le vouloir. Si les deux ne sont pas réunis on ne peut pas y arriver. L’obèse a besoin d’un diététicien pour lui apprendre ce qu’il doit manger. Un psychiatre pour cracher tout ce que je dis dans le livre. Un kiné pour vous masser et vous apprendre à faire un peu de sport. Ma chance est de ne pas avoir eu de diabète ou de cholestérol. J’ai eu un anneau gastrique après avoir perdu les 100 premiers kilos, rien qu’avec mon régime. Mais l’anneau m’a causé une nécrose autour de l’estomac. Je vomissais du sang. On m’a tout nettoyé. Il y a deux ans, on m’a refait l’estomac entièrement comme quelqu’un qui avait eu un cancer.

Quel a été le déclic pour perdre autant de poids?

J’ai pris cette décision un jour où j’étais moribonde, dans mon fauteuil. Mon fils est arrivé avec sa fille de 2 ans et demi. Elle est arrivée vers moi et je n’ai pas pu me pencher pour l’attraper. Je me suis dit que ce n’était pas possible. A 45 ans, j’allais mourir avec ces kilos. Je ne voulais pas laisser cette image à cette petite fille. L’image qu’elle a aujourd’hui de sa grand-mère est beaucoup plus belle. Elle est fière de moi. Mon remède a été les perfusions d’amour.

Vous avez alors entrepris de vous mettre au régime…

J’ai appelé mon médecin, je lui ai dit: «Tu fais ce que tu veux. Mets-moi dans un cachot avec du pain sec et de l’eau mais il faut que je maigrisse.» Pour moi, j’allais en prison. Lors des fêtes de Noël, je me faisais volontairement enfermer à l’hôpital. Nous sommes des gros mangeurs dans la famille. Quand vous faites un régime, vous n’avez pas le droit à des écarts. Mon médecin m’a mis à 800 calories par jour. C’est interdit maintenant. C’est de la survie. Une nuit, je me suis réveillée dans la clinique. Je sentais des odeurs de paella qui n’existaient pas et je voyais des côtelettes et des frites sur les murs. C’était un délire. Comme un gars en manque de drogue. Mon cerveau avait faim. J’ai eu droit à une piqûre de valium.

Mangez-vous «normalement» aujourd’hui?

Oui. Je n’ai pas faim. Je mange ma collation à 10 et à 16h dans des petits ramequins. J’ai un petit estomac. Quand je mange une crevette rose, il faut que je la mastique longtemps avant de l’avaler. Au début, je ne pouvais pas boire un verre d’eau en entier. Je rendais. Puis je me suis alimentée petit à petit avec de la purée. Cuiller par cuiller. Je mange tout mixé.

Acceptez-vous votre corps aujourd’hui?

Non, je ne l’aime pas. Il y a des stigmates. Des cicatrices, des bourrelets, des plis dans le dos. Intérieurement, dans mon cerveau, les 200kg sont encore là. Le corps est différent, mais le cerveau n’a pas changé. Quand j’entre dans un magasin, je vais vers les très grandes tailles. Il faut du temps pour que la psyché réalise qu’on a perdu autant de kilos. Il y a aussi eu l’étape du relooking. J’ai essayé de changer de vêtements, d’allure, de coiffure. Même sexuellement. Quel est l’homme qui va aimer ce corps? Ce n’est pas possible. Vous allez dire que j’ai du charme. Mais on coupe la tête et on la met sur un autre corps? Je ne me vois pas me mettre à poil devant un mec. Ou alors un aveugle.

Que vous reste-t-il à accomplir désormais?

Aujourd’hui je suis une rescapée de l’obésité. J’aurais dû mourir. La chirurgie réparatrice est obligatoire pour moi. J’ai quatre kilos de peau à enlever à chaque sein. Ça me fait pencher en avant quand je marche. Cette opération sera peut-être pour moi un déclic. L’occasion de me dire que je suis quelqu’un d’autre. Je serai fière de moi quand je pèserai 70 kg. J’aimerais aller dans une piscine, chose que je ne peux pas faire aujourd’hui. Je rêve aussi de prendre l’avion pour voir un pays chaud. Tahiti, la Réunion. Des choses que je n’ai jamais faites. En janvier, j’ai réalisé un rêve en montant au premier étage de la Tour Eiffel. Oui, par l’escalier à pieds! Je l’avais promis à mon père avant qu’il meure.