Rennes : « On se gèle »… En terrasse, la fin des barnums suscite colère et incompréhension

Bière fraîche Après l’interdiction des chauffages, la municipalité avait décidé d’interdire l’installation de barnums pourtant très prisés des bars et même de quelques restaurants

Camille Allain
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A Rennes, les barnums sont désormais interdits. En terrasse, ils protégeaient les clients du vent et de la pluie.
A Rennes, les barnums sont désormais interdits. En terrasse, ils protégeaient les clients du vent et de la pluie. — C. Allain/20 Minutes
  • Interdits depuis le 1er janvier 2022 à Rennes, les barnums ont longtemps été tolérés. Ils doivent désormais être enlevés des terrasses.
  • Les clients, notamment les fumeurs, et les patrons de bistrots ne comprennent pas la décision de la municipalité.
  • La ville de Rennes a souhaité agir pour des raisons de santé publique mais aussi esthétiques, afin de protéger son patrimoine.

L’été « caliente » est oublié. A Rennes, on a ressorti les doudounes et les bonnets pour affronter un mois de novembre pas tellement froid mais surtout humide. Un temps pourri typique de l’automne qui n’empêche pas la capitale bretonne et sa grosse population étudiante de sortir le soir pour vider quelques bières. L’avantage, c’est qu’avec ce temps, le breuvage reste frais. Mais devant les nombreux bistrots, ça grogne sévère, notamment dans les rangs des fumeurs. En cause ? La disparition progressive des barnums qui protégeaient les clients de la pluie et du vent. 20 Minutes a fait la tournée des bistrots pour mieux comprendre.

Au 1er janvier 2020, Rennes disait au revoir aux terrasses chauffées, sans savoir que le gouvernement imposerait la mesure un an et demi plus tard. Si certains commerçants râlaient (pléonasme), la décision prise pour des raisons environnementales était bien comprise. « C’était débile, tout le monde l’a accepté », résume ce client accoudé à une table haute.

On ne peut pas en dire autant de la disparition des barnums. Actée par la municipalité socialiste au 1er janvier 2022 pour des raisons de santé publique et des questions esthétiques, la décision s’est d’abord concrétisée par la disparition des bâches latérales. Les toits ont un temps été tolérés mais doivent désormais être remplacés par des parasols. L’objectif était clair : il fallait retrouver l’espace public et harmoniser le mobilier pour préserver le patrimoine de Rennes. « Les barnums s’étaient multipliés après l’interdiction de fumer dans les bars et restaurants [en 2007]. Petit à petit, ils ont été fermés sur les côtés. A certains endroits comme aux Lices ou place Rallier-du-Baty, on avait des forêts de barnums. C’était une privation de l’espace public qui était contraire au code de santé publique », rappelle Didier Le Bougeant, adjoint au commerce.

Des arguments incompris

Ces arguments avancés au moment de la construction de la charte des terrasses avaient été entendus par les patrons des cafés. Mais pas toujours acceptés ni compris. Le temps a passé mais l’opposition reste majoritaire.

« Il n’y a rien d’harmonisé. Tout le monde a acheté des trucs différents, l’argument ne tient pas. Pour moi, c’est une manière déguisée de tuer les terrasses pour que les riverains soient tranquilles », estime Maxime.

Le responsable du bar La Cabane est l’un des seuls du très prisé mail Mitterrand à avoir conservé ses barnums. « Pour l’instant, on ne nous dit rien ». Cette artère qui accueillait il y a quelques années un vilain parking s’est transformée en terrasse géante depuis l’installation de plusieurs bars. Grâce aux barnums, ces bistrots voyaient régulièrement des dizaines de clients se tasser sous les bâches et ce, même quand la météo était immonde. « Quand il pleut, on a la moitié de nos tables qui sont trempées. On voit beaucoup moins de monde », assure Maxime.

« On se gèle, mais hier, c’était pire. Vraiment horrible »

Assis à prendre un café, Juliette, Louise et Erwan ont profité du beau temps pour s’asseoir en terrasse. Cigarette à la main, ils témoignent être « des habitués ». « On se gèle, mais hier, c’était pire. Vraiment horrible, il pleuvait, il y avait du vent. J’étais gelée », explique Louise. Avec l’arrivée de l’automne, la jeune femme a investi dans une doudoune chauffante pour continuer à passer ses soirées dehors. Son amie Juliette, qui vient de Montpellier, assure que là-bas, « il y a des barnums partout ». Et pourtant, la météo n’est pas la même qu’à Rennes.

Les barnums, comme ici en 2020 place Sainte-Anne, sont désormais interdits partout dans Rennes.
Les barnums, comme ici en 2020 place Sainte-Anne, sont désormais interdits partout dans Rennes. - J. Gicquel / 20 Minutes

Mais pourquoi ne pas rentrer dans les bistrots s’ils ont si froid ? Nous avons posé la question à Agathe, Julie, Angèle et Jeanne. « La terrasse, c’est plus convivial. Tu peux faire des grandes tables, tu vois les gens passer dehors. A l’intérieur, des fois tu es trop serré, ça t’oppresse, tu ne t’entends pas parler à cause de la musique ». Mais elles reconnaissent une chose. « Souvent, nos potes qui ne fument pas gueulent quand on est dehors ». Comme elles, la grande majorité de ceux qui bravent le froid sont fumeurs.

« Les parasols, ils s’envolent »

Ces quatre étudiantes étaient assises devant le bar du Champ-Jacquet quand nous les avons croisées. Posé sur la place du même nom, l’établissement est connu pour les belles façades à pans de bois qui le surplombent. Ici l’argument esthétique pourrait avoir du sens. « On a enlevé les barnums et on a acheté des parasols. Dites-moi si vous voyez la différence », lance Thomas, le responsable du bar. Soyons honnêtes… Entre la tente noire et ses quatre pieds et le parasol posé juste à côté, on ne fait pas vraiment la distinction. « Les parasols, dès qu’il y a du vent, ils s’envolent, ils ne sont pas faits pour ça. On en a qui sont tombés sur des clients », assure le responsable du bar. L’architecte des Bâtiments de France a cependant autorisé les bistrots à installer des points d’ancrage au sol pour fixer les fameux parasols. Pour l’heure, l’équipe de La Cabane a décidé de conserver un barnum pour protéger un peu ses clients.

A Rennes, les barnums sont désormais interdits. En terrasse, ils protégeaient les clients du vent et de la pluie. Comme ici Louise, Juliette et Erwan.
A Rennes, les barnums sont désormais interdits. En terrasse, ils protégeaient les clients du vent et de la pluie. Comme ici Louise, Juliette et Erwan. - C. Allain/20 Minutes

Après un tour des rues du centre-ville, on peut affirmer qu’ils sont très peu nombreux dans ce cas-là. La disparition des barnums a cependant des vertus esthétiques dans certains secteurs, notamment quand les bars sont fermés et leurs parasols rangés. La rue Saint-Michel, célèbre rue de la Soif, est plus aérée, tout comme la place Sainte-Anne, où l’enchevêtrement des tentes et surtout des bâches étouffait le patrimoine. Mais en dehors des petites artères du centre historique, le résultat n’est pas fou. « La vue est quand même plus dégagée et plus libérée. A certains endroits, les barnums étaient devenus des obstacles », ajoute Didier Le Bougeant. L’élu socialiste estime qu’en Bretagne, « on ne peut pas manger en terrasse toute l’année. Il y a des saisons et il faut l’accepter ».

« La ville a fixé une règle mais elle ne l’applique pas »

Le problème c’est que les quelques bistrots qui « ne jouent pas le jeu » engendrent quelques tensions dans la profession. « La ville a fixé une règle mais elle ne l’applique pas, elle laisse faire. Quand tu as un bar qui garde sa terrasse bien protégée, il va avoir du monde, lui, il va bien bosser. Ce que l’on demande, c’est juste un peu d’équité », témoigne Maxime, patron du P’tit Vélo, un bar du haut de la place des Lices. Lui a déjà abandonné tous les barnums, au profit de plus frêles parasols. Bien conscient que sa terrasse ne fonctionnera plus les soirs de pluie, il se console avec un espace intérieur plutôt spacieux. Un bien rare dans le centre historique. « La ville s’était fait déborder par les barnums, elle n’avait pas assez cadré le truc. Mais il y avait mieux à faire que de tout enlever », reconnaît-il.

Le point de vue est partagé par Thomas, le responsable du Champ Jacquet. « On est allés trop vite, sans concerter. On aurait pu s’adapter, suivre un cahier des charges, même strict ». Depuis le mois de septembre, la ville a mené des contrôles et plusieurs verbalisations ont été dressées selon nos informations.

Dans la profession, beaucoup auraient aimé avoir une dérogation pour sortir leurs barnums uniquement l’hiver. La plupart ne désespèrent pas que la municipalité fasse machine arrière. La preuve, bon nombre d’établissements ont gardé les fameuses tentes… On ne sait jamais.