Rennes : « On garde un côté humain »… Comment les Coursiers Rennais ont séduit les restaurateurs

RESTAURATION L’association a été créée pour faire face à la précarisation du métier de livreur orchestrée par les plateformes comme Deliveroo, UberEats ou les autres

Camille Allain
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Livreur à vélo et membre des Coursiers Rennais, Johann récupère une commande auprès de Pascale, qui travaille à L'Echappée.
Livreur à vélo et membre des Coursiers Rennais, Johann récupère une commande auprès de Pascale, qui travaille à L'Echappée. — C. Allain / 20 Minutes
  • Créée il y a un peu plus d’un an, l’association Les Coursiers Rennais a convaincu une vingtaine de restaurants de les rejoindre.
  • Ces livreurs passionnés de vélo veulent exercer leur métier dans des conditions dignes et se détacher des plateformes comme Deliveroo ou UberEats.
  • Les restaurateurs semblent apprécier la qualité du service et la moindre commission prélevée par la structure.

En poussant la porte de L’Echappée, Johann a le sourire. Le livreur vient de poser son vélo de course noir devant la devanture de l’un des temples de la street-food du mail Mitterrand, à Rennes. Au comptoir, Pascale lui remet un sac en papier kraft contenant les meilleurs burgers de la boutique. Quelques douceurs aussi, comme un brownie chocolat et un cheesecake. Le coursier enfouit le paquet dans son sac à dos et file rapidement vers le nord du centre-ville de Rennes. Dans son dos, cet ancien sportif de haut niveau n’affiche aucun logo. Ni Deliveroo, ni Uber Eats, ni personne. Du haut de ses 27 ans, il a fait le choix de se lancer dans l’aventure des Coursiers Rennais avec une poignée de livreurs lassés de se faire exploiter par les grandes enseignes du secteur.

Lancée en novembre 2020 avec un seul restaurant, l’association a surfé sur le succès de la vente à emporter pendant les confinements et les couvre-feux pour se faire un nom à Rennes. L’année 2022 s’ouvre avec 19 restaurants à la carte et 13 coursiers sous contrat. « Notre idée, c’est de pouvoir en faire un métier. Aujourd’hui, les plateformes rémunèrent tellement mal qu’elles présentent ça comme un complément de revenu », explique Thomas Jacquelinet, trésorier des Coursiers Rennais. Dans les rangs de l’association, tous les livreurs ou presque continuent de travailler de temps en temps pour Deliveroo, UberEats ou les autres. Leur rêve ? S’émanciper totalement du quasi-monopole de ces géants de la livraison, qui payent leurs coursiers au lance-pierre. « Sur le prix unitaire d’une livraison, on gagne deux fois plus », assure Hugo Bastit, l’un des fondateurs des Coursiers Rennais. Plusieurs d’entre eux avaient tenté quelques grèves mais rien n’a vraiment bougé. « Tu n’es qu’un numéro, personne ne te doit rien », glisse Johann, avant de grimper sur son deux-roues.

Les Coursiers Rennais ont été créés il y a un peu plus d'un an pour se détacher des plateformes de livraison de plats à emporter.
Les Coursiers Rennais ont été créés il y a un peu plus d'un an pour se détacher des plateformes de livraison de plats à emporter. - Tommy Siorak

Si l’association a pu décoller en 2021, c’est en partie grâce au Covid-19 et aux épisodes de couvre-feu. Mais surtout grâce à la mobilisation de restaurateurs pas vraiment en phase avec les pratiques des mastodontes de la livraison. « On a déjà eu des clients qui nous appelaient pour se plaindre de l’état de leur commande. Les plats baignaient dans la soupe, c’était l’horreur », raconte le très soigneux Vincent Le Bohec. L’homme a créé le restaurant japonais Les Sakura il y a six mois et réalise la moitié de son chiffre d’affaires en livraison.

« Les livreurs sont tellement mal rémunérés (2,63 euros au minimum pour une course) qu’ils n’ont aucun respect pour les commandes. Je peux le comprendre mais je le déplore. Avec les Coursiers Rennais, on n’a jamais eu un problème ».

Le restaurateur continue de travailler avec Deliveroo, UberEats ou JustEat mais peste contre la commission de 30 % prélevée par les plateformes. Il n’est pas le seul.

Lorsqu’il travaillait à la pizzeria La Tomate, l’une des plus réputées à Rennes, Guillaume Perrault avait été contraint de traiter avec UberEats. « J’ai détesté l’expérience. Les plats, on ne savait jamais comment ils arrivaient. On a vite arrêté ». Depuis, le cuisinier a ouvert son restaurant baptisé Cibeles, à la place du restaurant étoilé Racines qui a déménagé. Il a choisi les Coursiers pour ses livraisons. « La différence, c’est qu’ils prennent un fixe pour chaque commande (4 euros) mais comme le panier moyen est plus élevé, ils sont moins gourmands », glisse le restaurateur, qui avoue que « certains livreurs sont devenus des amis ». « C’est une petite équipe qui se connaît, il n’y a pas de gros turnover. Du coup, on garde un côté humain », enchaîne François Rocul, patron du Bibiche Club.

Une guerre face aux scooters et voitures

Lui comme tous les restaurateurs que nous avons contactés a été séduit par « l’éthique » du concept, qui vise à mieux rémunérer les livreurs. Mais aussi par le maintien sans condition de la livraison à vélo, ce que renient bon nombre de coursiers qui optent pour le scooter ou la voiture. « Le vélo, c’est notre ADN. Chez nous, personne ne voudrait livrer en scooter », assure Thomas Jacquelinet. Parmi les 13 coursiers membres de l’association, seul un évolue avec un vélo à assistance électrique. « Mais c’est parce qu’il commence à prendre de l’âge », glisse Johann dans un sourire.

Après avoir imposé un panier minimum à 25 euros « afin de faire les preuves auprès des restaurateurs », les Coursiers Rennais viennent d’abaisser le montant à 15 euros avec l’objectif de séduire une population plus jeune. « On sait qu’on peut capter une autre clientèle », assure Hugo Bastit. Le fondateur a l’ambition de structurer l’association et souhaite tendre vers un statut salarié pour ses gérants. Pour l’heure, les livreurs resteront indépendants.