Rennes: Dans le flou juridique, les livreurs nocturnes d’alcool se multiplient

FETE Si l’activité est tolérée, elle déplaît fortement aux associations de prévention. Et ne respecte pas les arrêtés en vigueur dans la capitale bretonne

Camille Allain

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Illustration d'une soirée alcoolisée pour évoquer la livraison nocturne d'alcool à Rennes.
Illustration d'une soirée alcoolisée pour évoquer la livraison nocturne d'alcool à Rennes. — Frederic Scheiber/20MINUTES
  • Légal ou pas ? La livraison nocturne d'alcool s'est installée à Rennes depuis quelques années. Et est en train de se développer.
  • Tolérée, la pratique ne respecte pas les arrêtés municipaux en vigueur dans la capitale bretonne.
  • Un patron de société demande qu'un cadre légal précis soit adopté pour clarifier la situation. 

On en parle peu, et cela semble arranger tout le monde. Le nombre de sociétés de livraison d’alcool tend pourtant à augmenter à Rennes ces dernières années, d’après les informations recueillies par 20 Minutes. Contesté par les professionnels de la prévention, le concept profite d’un flou juridique. Dans la capitale bretonne, dont la réputation festive n’est plus à faire, cette activité existe depuis des années. Mais elle s’est développée.

Apéroflash, Apéro Minute ou Alerte Apéro… Au total, une petite dizaine de sociétés de livraison officient la nuit pour apporter bières ou alcools forts aux fêtards. « Il y a deux ans, on avait presque le monopole. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de concurrence », témoigne Romain (le prénom a été changé) qui travaille comme livreur.

« Les entreprises s’exposent à des sanctions »

La nuit, son portable sonne entre une dizaine, voire une vingtaine de fois. A chaque fois, la demande est la même. « Les gens nous appellent parce qu’ils n’ont plus rien à boire. Le jeudi, c’est beaucoup d’étudiants mais le week-end, c’est plus varié. On livre pas mal de bières, des alcools forts aussi », explique le jeune homme. Il n’a qu’à passer au local sécurisé de sa société où les boissons sont stockées et charger sa voiture. « Je commande à l’occasion, quand on rentre en after à l’appartement et que je n’ai rien à boire. Ça coûte un peu cher mais ça dépanne, c’est pratique », témoigne Antoine, la trentaine.

Fondateur d’Apero Minute, Lala embauche depuis cinq ans des autoentrepreneurs qui livrent de l’alcool à Rennes et dans sa première couronne. « Il y a une demande et on y répond, c’est la loi du marché », résume-t-il simplement. Mais est-ce légal ? « Oui, notre société est déclarée, on paye nos impôts. La seule chose, ce sont les arrêtés ». A Rennes, un arrêté municipal pris en 2012 pour lutter contre l’émancipation des supérettes de nuit interdit la vente d’alcool à emporter mais aussi la livraison et la vente à distance entre 20h et 8h du matin dans le centre-ville et quelques quartiers. « Les entreprises qui proposent ces services s’exposent donc à des sanctions. Il y a déjà eu des verbalisations par la police nationale », précise la municipalité dans un très bref communiqué.

De son côté, la préfecture d’Ille-et-Vilaine assure qu’elle est « attentive à la renaissance de cette activité » et que des contrôles sont actuellement menés. La livraison semble tolérée, à condition qu’elle soit faite à domicile et uniquement à des personnes majeures. « Nous ne sommes pas face à un phénomène de grande ampleur mais nous sommes vigilants », ajoute Augustin Cellard, directeur du cabinet de la préfète d’Ille-et-Vilaine.

Des livreurs travaillent « au black sans rien déclarer »

« Tout ce que je demande, c’est qu’un cadre clair soit défini. Mais si on interdit tout, ça continuera dans l’illégalité », assure le patron d’Apéro Minute. Le seul PV qu’il ait reçu, c’est quand un de ses salariés a livré sur la place publique. « C’est interdit et nous le respectons ». Mais Lala se désole de voir des livreurs « travailler au black sans rien déclarer ». La préfecture a d’ailleurs missionné les services de la Direccte (inspection du travail) et de l’Urssaf pour « veiller à ce que ces sociétés soient bien enregistrées et dans la légalité ».

Pour Romain, qui livre depuis quelques années, son contrat est « dans les règles ». « Je suis déclaré, j’ai un CDI sur 39 heures. On me fournit un véhicule et je fais mon taf. Si j’ai un doute, je vérifie les cartes d’identité. En général, tout se passe bien ». A quelques reprises, le jeune homme a vécu des situations tendues. « Je fais attention », promet-il. Lala confirme. « On a déjà eu des livreurs qui sont tombés dans des guets-apens. C’est une activité à risques. »

Profitant du flou juridique, les sociétés de livraison sont scrutées par les défenseurs de la loi Evin, texte qui encadre la publicité pour l’alcool. « C’est un sujet sensible car il n’y a aucun contrôle de fait. Il y a des contradictions avec d’autres textes de loi qui interdisent par exemple la vente nocturne », regrette Franck Lecas, de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA).