Arbitrage: «Le monde du foot est aussi enchanteur que destructeur», affirme le Rennais François Letexier

INTERVIEW Le plus jeune arbitre de Ligue 1 « se protège » donc en exerçant une autre activité...

Propos recueillis par Jeremy Goujon

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L'arbitre rennais François Letexier lors de Nantes-Bordeaux, le 16 avril 2017.
L'arbitre rennais François Letexier lors de Nantes-Bordeaux, le 16 avril 2017. — J.-S. Evrard / AFP
  • Entretien avec le plus jeune arbitre de Ligue 1, François Letexier.
  • Le Rennais de 28 ans présente la particularité d'être huissier de justice en sus de diriger des matchs de haut niveau.
  • L'occasion pour lui de démonter les clichés liés à ses professions.

L’heure n’est pas encore aux vacances pour François Letexier. Le Rennais, plus jeune « homme en noir » de Ligue 1 (28 ans) et passé international au 1er janvier 2017, officiera ce mercredi soir durant Monaco-Saint-Étienne en tant que 4e arbitre (21 h), avant de diriger l’importantissime Lens-Niort vendredi en Ligue 2.

Il vous paraît logique de reconnaître une erreur (penalty non sifflé), comme vous l’aviez fait après Nice-Caen (2-2, le 10 mars) ?

Ça me semble normal dans le sens où je suis d’abord dur envers moi-même. Je suis un perfectionniste quand je suis sur le terrain, et je suis le premier à être frustré quand j’en sors. Quand j’estime ne pas avoir pris la bonne décision, je reconnais mes fautes, ce n’est pas un souci. Ça a été un moment difficile, mais en même temps fondateur pour l’avenir sur le plan technique. J’ai beaucoup appris de cette erreur-là. Le but, c’est de ne pas la reproduire.

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Y a-t-il toujours ce système de « montée-relégation » chez les arbitres de haut niveau ?

Oui, et ce, dans toutes les catégories. Ça fait partie de l’émulation et de la compétition. On ne connaît pas notre classement en cours de saison. Il y a eu depuis cette année une professionnalisation de l’arbitrage. Je fais partie des onze centraux qui ont signé un contrat, en l’occurrence de deux ans [cette division spéciale fut baptisée « F1 élite » en avril 2016]. J’ai bénéficié d’une année pour apprendre et consolider mes acquis, mais dès la saison prochaine, je serai susceptible d’être relégué si mes performances ne sont pas au niveau attendu par la DTA [Direction technique de l’arbitrage].

Si vous êtes arbitre professionnel, pourquoi exercez-vous une autre profession en parallèle (huissier de justice au sein de la SCP Nedellec-Le Bourhis-Letexier-Vétier) ?

Déjà, l’arbitrage est aujourd’hui mon activité principale. Entre les déplacements, les stages, les débriefs techniques, les analyses, le travail avec le coach mental et celui avec la DTA, ça prend un temps fou ! Mais là où beaucoup de mes collègues n’ont pas d’autre travail, j’ai choisi d’en conserver un à côté. J’ai besoin d’avoir cet équilibre-là pour la performance, de pouvoir revenir après le match dans la société civile « normale », d’être au contact de gens « normaux »… Le monde du foot est aussi enchanteur que destructeur, donc il faut se protéger.

On a l’impression que les arbitres, pour ceux qui font autre chose à côté, sont toujours dans les « métiers de l’ordre »…

Pour moi, dire que tous les arbitres sont gendarmes, c’est un cliché. Il peut y avoir des policiers ou des gendarmes, mais certains sont professeurs ou encore chefs d’entreprise… J’ai aussi deux collègues de Ligue 1 qui sont experts en communication. En ce qui me concerne, je trouve que mes deux professions se ressemblent beaucoup, mais pas par rapport audit cliché. Au centre des deux activités, il y a des relations humaines. Certes, il y a des règles à faire respecter, mais il y a une manière de les faire comprendre aux autres. Dans les deux cas, on est dans des situations de crise : l’huissier est confronté à la précarité des gens ; l’arbitre, c’est quand 40.000 spectateurs te regardent et crient. Alors soit tu t’énerves, et le message ne passe pas. Soit, au contraire, tu as une bonne manière de faire comprendre la chose, et à ce moment-là, tu peux obtenir ce que tu veux des personnes en face de toi. C’est pour ça que ces deux professions sont intéressantes à mes yeux.

À quel moment vous vous êtes dit : « Je veux être huissier » ?

C’est arrivé tard. Ce n’est pas une vocation (sourire), contrairement à l’arbitrage [voie choisie dès l’âge de 13 ans]. J’étais en 4e année de droit, et j’avais besoin d’un métier de terrain où ça bouge, où tu n’es pas derrière un bureau à étudier la jurisprudence. L’huissier correspondait à ça, parce que notre intervenant (qui était en exercice), est sorti des clichés et m’a montré ce qu’était la profession. C’est là où j’ai adhéré à sa philosophie.

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Revenons au foot. Aviez-vous des modèles, ou en avez-vous toujours, au niveau de l’arbitrage ?

J’en avais, oui, car comme un footballeur, tu grandis en regardant tes modèles. Sur la scène internationale, je m’inspirais notamment du Suisse Massimo Busacca [arbitre de la finale de Ligue des Champions 2009]. Aujourd’hui, c’est un peu différent, je suis moins dans cette quête de « l’idole ». Je suis dans la quête de la performance, donc je n’idolâtre pas les gens, mais je m’en inspire encore. Il y a du bon à tirer chez tout le monde, du coup je regarde beaucoup les autres pour voir ce qui peut me permettre d’être meilleur.

On dit souvent que le bon arbitre est celui « qu’on ne voit pas ». Vous êtes d’accord avec cette définition ?

Oui, mais les circonstances t’obligent parfois à être « vu ». Pour moi, le courage est la notion centrale de l’arbitrage, au-delà du fait « qu’on ne le voit pas ». Ça, c’est la vision idéaliste de notre rôle. Le bon arbitre, c’est d’abord celui qui est courageux et qui sait prendre des décisions impopulaires.

Pour ou contre la video ?

Vous comprendrez que je n’ai ni à être pour, ni à être contre. Je suis acteur de sa phase d’expérimentation, et en ça, déjà, c’est passionnant. On a plein de défis à venir, et il faudra être à la hauteur pour que l’expérimentation fonctionne, c’est-à-dire appliquer le protocole tel qu’il a été prévu.

Quel bilan faites-vous de votre première année complète en L1 (22 rencontres arbitrées), même si elle n’est pas tout à fait terminée ?

Ma priorité du moment, c’est de bien la finir, justement. Pour l’instant, le bilan est dans l’ensemble positif, parce qu’il y a eu une montée en puissance au niveau des désignations. La majorité des matchs s’est bien passée, même s’il y en a eu des difficiles en termes de décisions pures. On est les premiers à savoir qu’on peut se planter sur un penalty ou un carton rouge. Malheureusement, c’est le quotidien d’un arbitre. Par contre, ce qu’on aime moins, c’est d’être mis en défaut sur un management total : être pris à partie par les joueurs, voir notre autorité menacée, etc. Ça, c’est plus difficile à accepter, mais dans ce domaine-là, la saison s’est bien déroulée. Maintenant, l’axe de travail pour l’année prochaine sera forcément de gommer ces quelques décisions qui font tache. Il s’agira d’être le plus régulier possible. La seule clé pour être performant au haut niveau, c’est la régularité.

Y a-t-il un match en particulier qui vous a marqué ?

Franchement, j’ai eu beaucoup de matchs très intéressants. Je ne tiens pas les stats, mais je trouve qu’il y a eu beaucoup de buts sur mes matchs. En termes d’intensité et de spectacle, celui qui a le plus retenu mon attention - je n’étais que 4e arbitre, c’est le derby rhônalpin entre Saint-Étienne et Lyon [2-0, 5 février].

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Quels que soient le niveau ou la discipline, être arbitre est-il devenu une activité à risques ?

Je crois, les images le prouvent, d’ailleurs. Le football reprend un peu les maux de la société, où la violence est partie prenante. L’arbitre est celui qui représente l’autorité sur le terrain, et comme celle-ci est défiée quel que soit le cadre dans lequel elle s’exerce, oui, c’est un métier à risques. Si mes proches s’inquiètent de cette montée de la violence ? Nous sommes exposés médiatiquement, mais c’est sans égal avec ce que mes collègues vivent tous les dimanches sur les terrains de district ou de ligue. Ils ne bénéficient pas de la protection d’un match de haut niveau. L’inquiétude n’est pas liée à ma sécurité, mais plus à ma capacité à rebondir. C’est une activité difficile, mais mes proches ne l’ont pas choisie. Moi, si, et je l’assume totalement.

Un mot pour conclure sur l’arbitrage breton ?

Il se porte bien ! On a une commission régionale qui fait un super boulot au quotidien, à la fois sur l’élite et la fidélisation. On a un conseiller technique - l’ancien arbitre international Éric Poulat - qui fait un super boulot également. Et puis, on a Maxime Jamet, qui va participer en tant qu’assistant à la finale de la Coupe Gambardella [27 mai]. Ça prouve qu’on peut espérer avoir dans le futur d’autres Bretons au plus haut niveau de l’arbitrage français. C’est tout ce que je souhaite aux jeunes qui arrivent.