VIDEO. «Juger Christian Gourcuff sur une saison, c'est comme juger un film après 30 minutes»

INTERVIEW On espère quand même s'enthousiasmer davantage devant les matchs du Stade Rennais, en 2017-2018...

Propos recueillis par Jeremy Goujon
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Christian Gourcuff lors de Stade Rennais-Montpellier, le 7 mai 2017.
Christian Gourcuff lors de Stade Rennais-Montpellier, le 7 mai 2017. — D. Meyer / AFP
  • L'entraîneur du SRFC causera tactique (mais pas que) ce soir à la médiathèque de Betton (35).
  • Co-auteur de Comment regarder un match de foot ?, ouvrage préfacé par le technicien breton, le journaliste Raphaël Cosmidis aurait bien voulu assister à la scène...

Ce mardi soir, Christian Gourcuff est l’invité de la médiathèque de Betton (20 h 30), dans le cadre du cycle intitulé « Le football, la tête et les jambes » (*). Le coach du Stade Rennais échangera avec le public « autour du rôle de l’entraîneur, de la notion de "beau jeu" », et partagera « son regard sur le football contemporain et son évolution ».



Le tout à partir du livre Comment regarder un match de foot ?, paru en février 2016 aux éditions Solar, auquel le « désarmant de gentillesse » Gourcuff (cf. le chapitre « Remerciements ») avait contribué en rédigeant notamment la préface. L’occasion pour 20 Minutes de réaliser une interview concept avec Raphaël Cosmidis, l’un des auteurs « dé-managers » dudit ouvrage - en compagnie de Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont.

Comment regarder un match du Stade Rennais lorsqu’il est dirigé par Christian Gourcuff ?

Déjà, il faut faire référence au système de jeu qu’il utilise. C’est toujours le même, 4-4-2. Ça pourrait donc concerner n’importe quelle équipe de Christian Gourcuff. C’est quand même très rare, aujourd’hui, d’avoir des coachs qui restent sur un système en particulier. Par exemple, c’est à l’opposé de Marcelo Bielsa, qui dit qu’il faut adapter le système selon la disposition de l’adversaire : s’il y a deux attaquants, il passe à trois derrière ; s’il n’y en a qu’un seul, il va jouer avec deux centraux. Pour Gourcuff, le 4-4-2 est le meilleur schéma pour défendre la largeur du terrain. L’intérêt aussi avec ce système, c’est qu’on peut combiner sur les côtés. L’ailier peut venir à l’intérieur, le latéral peut dédoubler…

D’ailleurs, ses milieux offensifs latéraux sont très souvent des milieux de terrain, plutôt que des ailiers. À Lorient, Morgan Amalfitano évoluait sur un côté, alors qu’il aurait très bien pu jouer n°10 ou relayeur - il a joué un peu à ce poste-là à Lille. Il y a ensuite la manière de combiner et de faire avancer le jeu. Enfin, la troisième chose, c’est le profil des joueurs choisis. Christian Gourcuff mise davantage sur l’intelligence de jeu que sur l’aspect athlétique. C’est ce qu’il avait expliqué dans le documentaire Football, l’intelligence collective.

Les éléments recrutés sont souvent des joueurs qui réfléchissent beaucoup : des Marama Vahirua, Kevin Gameiro ou Raphaël Guerreiro n’ont pas forcément des qualités athlétiques au-dessus de la moyenne, mais ils ont cette finesse, notamment dans le déplacement et le jeu sans ballon. Ça, c’est intéressant, donc quand on regarde un match du Stade Rennais, il faut regarder les joueurs similaires. Je trouve par exemple que Benjamin André est un super joueur, et on voit ses qualités avec Christian Gourcuff.

Comment regarder le tacticien Christian Gourcuff dans le monde footballistique actuel ?

C’est quelqu’un qui a une vraie réflexion et un discours sur le jeu qu’il est prêt à expliquer… ce qui n’est pas forcément le cas de tout le monde. Beaucoup d’entraîneurs sont butés à ce niveau-là. La réplique en conférence de presse de Michel Der Zakarian ou René Girard, c’était : « Vous n’avez jamais joué au football, donc fermez-la ». C’est assez énervant pour notre métier… Gourcuff, c'est différent, il est plus de l’école Lucien Favre, c’est-à-dire qu’il est prêt à partager ses connaissances. C’est peut-être son côté prof, qu’il a été. Dans la pédagogie, il apporte donc beaucoup. Ensuite, quel est son rôle à l’entraînement ? 



On sait que sa déclaration sur Laurent Blanc, où il disait que ce n’était pas lui qui faisait les entraînements [au PSG], avait fait polémique. C’est le type d’entraîneur qui, encore aujourd’hui, fait tout. Là où les managers de grands clubs ont parfois tendance à déléguer, Christian Gourcuff prépare les séances, est très proche du terrain, travaille avec ses propres idées, etc. Après, le souci qu’on a pour le juger d’un point de vue tactique - outre son parcours tellement atypique, c’est que le tacticien, c’est aussi l’adaptation à une problématique particulière.

Comme on l’a très peu vu en Coupe d’Europe [quatre matchs d'Intertoto avec le SRFC, en 2001-2002] on ne sait pas vraiment comment il pourrait s’adapter, et ça, c’est dommage. Dans le cas où il jouerait sa saison sur une confrontation aller-retour, serait-il prêt à sacrifier ses idées très fixes si, en face, il y avait un système de jeu particulier ? C’est une facette qu’on ne connaît pas encore de lui.

Élargissons le propos à la famille : comment regarder Yoann Gourcuff en 2017 ?

J’ai récemment visionné des matchs du Bordeaux de Laurent Blanc [coach du fils prodigue entre 2008 et 2010]. C’est un joueur qui avait une vivacité et une vitesse d’exécution dans les premières prises de balle, qu’il n’a plus aujourd’hui. Du coup, il faut désormais être capable de l’apprécier comme un 10 à l’ancienne. Il n’a plus la même capacité à jouer vite ; par contre, il a la capacité à voir vite.



C’est là qu’il compense ce qu’il a perdu au niveau athlétique, avec ses blessures à répétition, la manière aussi de se muscler. À Lyon, ils ont forcé et il a beaucoup trop pris des épaules. Si on regarde les images de Yoann Gourcuff à Bordeaux, c’est un gringalet (sic), il est tout fin, tout mince. Il arrive à Lyon, et un an plus tard, il a des épaules de bûcheron. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de se muscler comme ça au foot…

À titre collectif, comment regarder cette énième saison décevante du Stade Rennais, même si Christian Gourcuff soutient le contraire ?

Ça dépend de ce qu’on attendait de Christian Gourcuff pour une première saison dans un club où il n’avait pas mis les pieds depuis 15 ans. Je suis allé dernièrement à Lorient avec les U17 de Montrouge. Au centre de formation, il y a des bancs mis en retrait par rapport aux terrains. Comme ça, on a une meilleure vue de ce qui se passe sur la pelouse. On m’a expliqué que c’était une idée de Christian Gourcuff. C’est donc quelqu’un qui avait une influence au jour le jour dans ce club, d’où une continuité certaine. À Rennes, il y a tellement eu de passages (joueurs et entraîneurs compris), des effectifs beaucoup trop larges, une espèce de gloubi-boulga depuis dix ans (sic)…

Quand on recrute Gourcuff comme l’a fait le Stade Rennais, le juger sur une saison revient à juger un film après 30 minutes. C'est très bizarre, et ça ne me paraît pas très cohérent… Il est beaucoup trop tôt pour juger, même si on a toujours tendance à vouloir faire des bilans en fin de saison. Mais quand on parlait de Gourcuff à Lorient, on ne pointait jamais une saison en particulier. On ne va pas parler maintenant d’une saison en particulier pour le Stade Rennais.

Dernière question : comment regarder un match de foot après avoir lu l’ouvrage Comment regarder un match de foot ? ?

En étant plus attentif, donc peut-être en étant seul. Quand on regarde un match avec des potes au bar, on a du mal à se concentrer. On discute, on parle de tout et n’importe quoi… C’est essayer de se poser devant un match filmé en plan large, donc pas filmé par des Français (sourire). C’est intéressant, et je pense que Christian Gourcuff est du même avis. Voir aussi ce qui se passe loin du ballon : c’est la première chose qu’on fait quand on commence vraiment à regarder les événements sur un terrain de foot. Avoir l’œil un peu partout peut faire mal à la tête, mais bon…

(*) Organisé jusqu'au 25 mai.