Bretons

Hervé Le Bras: “Parler d’identité nationale est un moyen d’exclusion”

Entretien Le démographe Hervé Le Bras vient de faire paraître chez Actes Sud un essai baptisé Malaise dans l’identité. Il y démonte la notion d’identité nationale et son utilisation, tout en se défendant d’attaquer l’identité de manière générale, et notamment l’identité bretonne...

Maiwenn Raynaudon-Kerzerho - Bretons

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Hervé Le Bras
Hervé Le Bras — Emmanuel Pain

Bretons : Vous prenez des critères qui ont été historiquement utilisés pour décrire la France, et vous les démontez un par un. Par exemple, celui de la race, adapté aujourd’hui sous le thème du grand remplacement. Vous rappelez que 25 % des Français ont d’ores et déjà au moins un parent ou un grand-parent d’origine étrangère ?

Hervé Le Bras : Tout à fait. Si on remontait à une génération supplémentaire, ce serait encore plus ! Je donne ce chiffre que tout le monde peut trouver sur le site de l’Insee : aujourd’hui, 30 % des naissances ont au moins un parent ou un grand-parent d’origine immigrée. Si on se projette à une génération, cela sera 50 % !

On pourrait vous dire qu’il est là, le grand remplacement !

Mais le remplacement de quoi par quoi ? On peut dire effectivement que la population française d’origine va être remplacée par une population mixte. Mais ce n’est pas ce que dit le grand remplacement, qui pense qu’on va être remplacé par d’autres, différents de nous. Le grand remplacement, effectivement, c’est celui de Français de plusieurs générations par des Français qui ont du sang étranger, par le métissage.

Selon vous, l’héritage de la religion catholique dans l’identité française est moins important que, par exemple, celui de la civilisation gréco-latine ?

Je ne dirais pas moins important, mais beaucoup moins important ! Absolument. Le catholicisme nous a influencés, bien sûr, mais on a aussi un héritage mérovingien, dont on ne se vante pas. Pour moi, le catholicisme n’a pas eu une influence glorieuse sur la France, et notamment sur les sciences, mon domaine de prédilection. Le christianisme, dès le début, s’est constitué contre la science, la philosophie, les maths, l’astronomie… Je n’ai pas un grand respect pour le catholicisme. Cela a existé, comme beaucoup d’autres choses, mais de là à brandir les racines chrétiennes de la France, non. S’il faut vraiment brandir des racines, c’est plutôt les gréco-romaines. Ce n’est quand même pas l’Église qui a inventé les maths, la philo, la démocratie, les lois, l’État, les grands travaux de construction… On vit encore avec une conception qui est celle du droit romain. Ces aspects sont toujours vivants !

Vous le dites vous-même, l’identité est un système de poupées gigognes, qui s’imbriquent les unes dans les autres. Est-ce que vous ne voulez pas critiquer en réalité le fait qu’on mette l’accent sur certains points plutôt que d’autres ?

Oui, mais quand même, je pense que ce concept n’est pas utile au niveau national. Par contre, au niveau européen, comme il n’y a pas de réelle existence, d’institutions solides, je comprends qu’on fasse appel à une appartenance. Mais ce n’est pas une appartenance de type administratif, il n’y a pas de passeport européen, pas d’impôt, pas d’État. À ce moment-là, je conçois tout à fait qu’on parle d’identité européenne pour signifier une appartenance à un groupe plus large, une Europe pas très bien définie. De ce point de vue-là, je comprends qu’on parle d’identité bretonne, car la Bretagne n’est pas un État. Le jour où la Bretagne sera un État, je m’opposerai à ce qu’on parle d’identité bretonne. L’appartenance est plus proche de ce que dit Renan, un “plébiscite de tous les jours”. On peut se sentir Breton en habitant hors de Bretagne, n’ayant pas de parents bretons mais parce qu’on est attiré par certaines coutumes, par une sociabilité. On peut alors dire qu’on est attiré par une identité bretonne.
Mais pour la France, non. On sait bien pourquoi cela a été fabriqué, parler d’identité nationale est un moyen d’exclusion. Parler d’identité européenne, c’est pour rassembler. Les Français sont déjà rassemblés, ils ont un passeport ou une carte d’identité.

L’identité nationale, c’est la fermeture et l’exclusion ?

Oui. On est dans une époque où on est tenté par cette fermeture, alors qu’avec le progrès de la communication, des sciences, on devrait être tenté par des rassemblements plus grands. Kant évoque un État cosmopolitique, qui rassemblerait tous les États. C’est ce vers quoi on aimerait tendre, que l’humanité soit entièrement réunie. C’est ce qui me paraît le plus souhaitable.

magazine Bretons n°130

 

 

 

 

 

 

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