A l'Assemblée nationale, le RN veut poursuivre sa lente marche vers la « normalisation »

STRATEGIE Un an après l'élection de 89 députés RN , le groupe dirigé par Marine Le Pen défend sa stratégie d'opposition « utile », espérant se tenir à distance des polémiques

Thibaut Le Gal
Marine Le Pen entourée de plusieurs députés RN à l'Assemblée nationale.
Marine Le Pen entourée de plusieurs députés RN à l'Assemblée nationale. — Christophe ARCHAMBAULT / AFP
  • En juin 2022, le Rassemblement national entrait en force à l'Assemblée nationale avec 89 députés. 
  • Un an plus tard, le groupe RN, dirigé par Marine Le Pen, défend sa stratégie de normalisation entreprise au sein du palais Bourbon. 
  • Mais si certains sondages semblent valider cette stratégie, le RN paraît toujours aussi isolé au sein du Parlement. 

En juin 2022, le Rassemblement national faisait une entrée fracassante à l’Assemblée nationale, avec l’élection de 89 députés. Mais les troupes de Marine Le Pen se sont finalement montrées plutôt discrètes au sein de l’Hémicycle. Dès l’été dernier, la consigne avait été donnée par la cheffe de file du groupe : ne pas faire de vague, dans l’optique de « dédiaboliser » encore un peu plus son parti. 

Un an plus tard, le RN souhaite maintenir cette stratégie de « normalisation », parfois poussée jusqu’à la caricature, alors que se profile le texte immigration du gouvernement, qui doit être présenté en juillet en Conseil des ministres.

« On ne veut pas s’opposer de manière bête et méchante à Macron »

« On a rempli nos objectifs : être dans une opposition sans concession à Emmanuel Macron, tout en faisant avancer nos idées. Notre présence fait bouger les lignes, nous sommes des députés utiles », sourit Sébastien Chenu, député RN du Nord et vice-président de l’Assemblée nationale. Sur le fond, les élus RN se veulent « constructifs » et n’ont pas hésité à voter certaines mesures du gouvernement sur le pouvoir d’achat, le plan de relance du nucléaire, ou encore la loi de programmation militaire. Selon un décompte réalisé par le site franceinfo, le RN aurait voté favorablement à 42 % des 14 scrutins solennels ayant porté sur des projets de loi du gouvernement (et contre à 22 %).

« On ne veut pas s’opposer de manière bête et méchante à Macron comme le fait LFI. Les Français ne comprendraient pas, défend Thomas Ménagé, député RN du Loiret. C’est vrai, on est une force d’appoint décisive. Sans nous, de nombreux votes de la majorité, des LR ou de la Nupes ne seraient jamais passés. C’est du pragmatisme politique, on met en pratique le nouveau monde de Macron, qui voulait prendre les bonnes idées partout, mais qu’il n’a jamais mis en place ». Sur les 1.913 votes décomptés par le site datan dans l’hémicycle, les élus RN votent à 35 % comme le groupe Renaissance, à 36 % comme LFI, et à 55 % comme Les Républicains.

Mais le bilan reste bien maigre pour la formation dirigée désormais par Jordan Bardella. Si le groupe, constitué désormais de 88 élus*, vote avec la gauche ou la droite, ses adversaires ne lui rendent pas la pareille. Aucun texte n’a été voté lors de leur niche parlementaire en janvier, les autres forces politiques continuant de maintenir le « cordon sanitaire ». Exemple symbolique de cet isolement : le parti a été « exclu » de la motion de censure transpartisane portée par le groupe Liot en mars dernier, qui a failli faire tomber le gouvernement. « Les Français détestent le sectarisme et les comportements de blocage. On a choisi d’être constructifs, ça désarçonne nos adversaires, mais les sondages nous donnent raison », balaie Sébastien Chenu.

En progression malgré les controverses 

Car malgré des controverses, comme celle touchant le député Grégoire de Fournas, exclu temporairement en novembre, ou celle sur « l'ingérence russe », plusieurs enquêtes d’opinion semblent valider la stratégie du Rassemblement national. Selon un sondage Elabe publié mercredi pour BFMTV, 36 % des Français estiment que Marine Le Pen incarne le mieux l’opposition à Emmanuel Macron (+10 points depuis février), contre 23 % à Jean-Luc Mélenchon. Et selon une enquête Ifop publiée dimanche dans le JDD, le RN serait « dangereux pour la démocratie » pour 21 % des personnes interrogées, soit moins que LFI (26 %), et « capable de gouverner la France » pour 30 % des gens, bien loin devant les insoumis (à 13 %).



Cette lente progression expliquerait, à en croire les membres du RN, les récentes attaques de la macronie, comme celles d’Elisabeth Borne fin mai. « Je ne crois pas du tout à la normalisation du RN. Je pense qu’il ne faut pas banaliser ses idées, ce sont toujours les mêmes […] c’est une idéologie dangereuse », avait déclaré la Première ministre, ajoutant que le parti était toujours « l’héritier de Pétain ». « Ces attaques nous gavent mais ne fonctionnent plus. Ils sont d’une telle paresse intellectuelle qu’ils ne nous attaquent pas sur le fond, défend Thomas Ménagé. Cela montre que l’on est en train de gagner la bataille des idées, avec la crédibilisation de ce qu’on disait depuis des années, sur les fraudes sociales, l’immigration… » 

L'immigration, justement. Même sur sa thématique de prédilection, le RN ne compte pas varier de stratégie dans les mois à venir. Et la concurrence de la droite, qui a durci son discours, est accueilli d'un bon oeil. « Après nous avoir tant critiqués, LR a repris mot pour mot nos mesures. Ils nous apportent finalement le tampon ''parti historique de gouvernement'', c’est du bonus », vante Thomas Ménagé. Si le RN semble tant à la recherche de crédibilité, c'est que dans les sondages, les Français ont toujours d'énormes doutes sur les compétences de Marine Le Pen pour diriger un jour le pays. Un élu RN hausse les épaules : « On a pété tous les plafonds en un an. Il nous en reste quatre pour faire voler celui-là aussi ». 

* En janvier, la députée RN sortante de la Marne, Anne-Sophie Frigout, a été battue par Laure Miller (Renaissance) après une invalidation du scrutin de juin en raison d’irrégularités.