Christophe Labbé: «La DCRI est un bateau dont le capitaine accepte tous les ordres de l'armateur»

INTERVIEW Le journaliste du «Point» explique à «20 Minutes» pourquoi et comment a été réalisée «L'espion du président», qui enquête sur le fonctionnement du renseignement intérieur français et de son chef, Bernard Squarcini...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Bernard Squarcini, le patron de la DCRI, à Paris le 17 janvier 2012, lors de la remise du rapport sur les chiffres de la criminalité pour l'année 2011.
Bernard Squarcini, le patron de la DCRI, à Paris le 17 janvier 2012, lors de la remise du rapport sur les chiffres de la criminalité pour l'année 2011. — AFP PHOTO/ MARTIN BUREAU

Dans le livre L’espion du président, sorti jeudi (Editions Robert Laffont), les journalistes du Point Olivia Recasens et Christophe Labbé, et du Canard Enchaîné, Didier Hassoux, dressent un portrait troublant du chef du renseignement intérieur français, Bernard Squarcini, qu’ils disent «instrumentalisé» par l’Elysée. Christophe Labbé explique à 20 Minutes pourquoi et comment ils ont réalisé cette enquête.

Quelle a été votre démarche pour écrire ce livre?

Nicolas Sarkozy avait promis avec la mise en place de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) la fin de la police politique avec la mise en place de ce «FBI à la française». Nous avons voulu vérifier cette promesse. Nous avons voulu soulever le capot de la machine de guerre qu’est le renseignement intérieur pour voir comment ça fonctionne, qui sont les hommes qui font tourner la machine, mais aussi comment et pourquoi Squarcini a instrumentalisé la DCRI.

Nous avons aussi souhaité exposer le côté trouble de l’homme, ses accointances à Marseille, dans des cercles de jeux, avec certains hommes d’affaires intermédiaires, en un mot les fréquentations qui posent problème pour le patron d’un service de renseignements d’une telle puissance. La DCRI est aujourd’hui un bateau dont l’équipage est composé de grands professionnels, qui veulent se concentrer sur l’essentiel de leur travail (terrorisme, espionnage industriel…), mais dont le capitaine ne sait pas dire non, et accepte tous les ordres de l’armateur. Nous avons voulu pointer cela avec un maximum de détails et de précisions.

Comment avez-vous travaillé?

Tout ce que nous avons écrit dans le livre est le fruit d’une enquête sérieuse, détaillée et minutieuse. Ce travail s’est fait dans un climat particulier. Nos interlocuteurs, des membres de la DCRI, sont des gens qui prennent des risques: briser le secret défense peut leur valoir une condamnation pénale, mais ils risquent aussi de perdre leur habilitation, qui est délivrée ou supprimée de manière discrétionnaire. Ces personnes sont des sources que nous nous devons de protéger. Elles nous ont donc imposé un certain nombre de règles de sécurité. Nous avions déjà pris un minimum de précautions, notamment en matière de téléphonie, puisque nous étions sensibilisés, en amont, sur ces questions. Mais nous nous sommes rendus compte au contact de nos interlocuteurs qu’il y avait encore un niveau de sécurité supérieur, que nous devions atteindre.

Le livre va faire l'objet d'une plainte de Bernard Squarcini. Il y a donc un risque pour vous aussi?

Pour moi, le risque fait partie du métier. Bernard Squarcini attaque quasi-systématiquement les journaux qui publient des affaires dérangeantes pour lui. Il l’a déjà fait avec Le Canard Enchaîné, Le Monde… Il y a chez lui une volonté de dissuader les journalistes d’enquêter sur les sujets qui dérangent. Cela ne fonctionne pas. Son avocat nous a même quasiment proposé de donner les noms de nos sources, ce qui est pour nous intolérable: c’est le socle de notre métier que de les protéger!

Une autre stratégie, celle de l’Intérieur cette fois, est de laisser entendre que nous mettons dans le livre les 4.000 hommes et le chef de la DCRI dans le même sac. C’est faux. L’écrasante majorité des agents sont des personnes qui ont le sens de l’intérêt général, le sens de l’Etat et qui aiment leur travail. C’est pour cela que nous avons pu faire cette enquête malgré le secret défense: ils n’acceptent pas de voir un certain nombre de dérives, même minoritaires, se produire au sein de la DCRI. Des dérives qui sont la conséquence de l’instrumentalisation de la DCRI par Squarcini pour le compte de l’Elysée, au corps défendant de la majorité des policiers qui y travaillent.

Il y a eu des barbouzes, des cabinets noirs auparavant. En quoi ce système diffère-t-il des précédents?

Nous sommes aujourd’hui dans une situation inédite. Le plus grand service de renseignements intérieurs qu’a jamais connu la France a été créé, avec des moyens que n’ont jamais eu les renseignements généraux (RG), et cet outil a été mis entre les mains d’un proche parmi les proches de Nicolas Sarzkozy. Jamais un patron des services de renseignements n’a eu une telle proximité avec le chef de l’Etat – il lui a été présenté par Claude Guéant, c’est son compagnon de route, il fait la bise aux enfants du chef de l’Etat… - et ce service a été mis sous cloche grâce au secret défense.

Tous les ingrédients sont réunis pour qu’il n’y ait aucun contrôle de la DCRI. C’est une maison payée par le contribuable, sur laquelle ce même contribuable n’a aucun droit de regard: les magistrats, les journalistes ne peuvent y accéder. Dans les pays anglo-saxons, il y a un contrôle parlementaire, qui n’existe quasiment pas en France. Nous avons voulu nous affranchir de cette interdiction faite aux journalistes via le secret défense de mettre leur nez à la DCRI pour raconter aux lecteurs, aux citoyens comment ça fonctionne, et comment ces dérives peuvent avoir cours.