Mordre sur l'électorat FN, une stratégie à hauts risques pour l'UMP

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En multipliant les interventions sur des thèmes chers au Front national, l'UMP et Nicolas Sarkozy peuvent couper l'herbe sous le pied de Marine Le Pen, mais ils risquent de légitimer son discours et divisent la majorité en heurtant sa sensibilité centriste.

L'UMP devait organiser mercredi une convention sur le trop-plein de "normes" en France, avec Eric Zemmour comme "invité exceptionnel" sur le thème de la liberté de pensée, dix jours après sa condamnation pour "provocation à la discrimination raciale" dont il n'a pas fait appel.

Dans le même temps, de nombreuses voix s'élèvent dans la majorité pour mettre en garde contre l'autre débat à venir sur la laïcité, et dont les prémices se concentrent sur l'islam.

Voulue par le chef de l'Etat, qui a qualifié d'"échec" le multiculturalisme en France, cette thématique fait écho à l'offensive lancée ces derniers mois par la présidente du FN Marine Le Pen contre "l'islamisation", à coups de propos virulents sur le "halal" ou les prières dans les rues.

Mais "dans la tête des électeurs, le FN aura toujours une antériorité sur ces sujets", prévient le politologue Jean-Yves Camus, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Selon lui, si le "siphonnage" des voix de Jean-Marie Le Pen a pu fonctionner lors de la présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy ne sera plus "un candidat nouveau en 2012, mais un président sortant".

Et "il n'aura pas non plus l'avantage de l'âge sur Marine Le Pen", alors qu'il affrontait à l'époque un Jean-Marie Le Pen âgé de 78 ans, qui convoitait l'Elysée pour la cinquième fois.

Très critique à l'égard du débat sur la laïcité et l'islam, le député UMP Patrick Devedjian souligne qu'en 2007, "Nicolas Sarkozy avait réussi à être le producteur du débat politique dans notre pays".

"Dans cette situation de domination intellectuelle, on pouvait aborder des thèmes qui étaient traités par le FN, et dévitaliser ce parti". Mais "aujourd'hui, il faut prendre garde à ce que le FN ne devienne pas le centre de gravité de la vie politique", ajoute-t-il.

Selon le politologue Pierre Martin, chercheur au CNRS et à l'Institut d'études politiques (IEP) de Grenoble, un enjeu comme celui de l'immigration peut se transformer en "piège" pour l'UMP.

"D'un côté, l'électorat centriste se sent heurté, mais pour l'électeur d'extrême droite, ce n'est pas assez", relève-t-il, en analysant notamment la sévère défaite du parti majoritaire aux régionales de mars 2010.

D'après Pierre Martin, à chaque coup de barre à droite sur l'immigration ou l'insécurité, les sympathisants frontistes "se sentent d'une part légitimés, et d'autre part, ça ne leur donne pas satisfaction, parce qu'ils voient bien que l'immigration continue et que le bilan des agressions sur les personnes n'est pas bon".

Pour compliquer l'équation, les politiques menées "sont quand même de nature à mobiliser les électeurs de gauche contre le gouvernement", note ce politologue.

A plus long terme, souligne par ailleurs Jean-Yves Camus, "il va devenir de plus en plus difficile pour la majorité de continuer à parler d'identité en ne tranchant pas la contradiction qui existe entre l'attachement à un modèle de citoyenneté républicain, donc ouvert, et la tentation identitaire".

Côté PS, le débat ne suscite que méfiance. Benoît Hamon a accusé Nicolas Sarkozy de parier sur "la stratégie de la peur". Mardi, François Hollande y a vu une "suspicion de manipulation", reprochant au chef de l'Etat de vouloir ainsi éviter les questions économiques et sociales.