Mort du général Bigeard: une part d'ombre soigneusement dissimulée

ARMEE C'est en héros qu'il est cité par les officiels, occultant son rapport étroit avec la pratique de la torture lors de la guerre d'Algérie...

Corentin Chauvel

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DALMAS / SIPA

Un «très grand soldat», un «combattant d’exception», «un soldat de légende», un «chef charismatique»… L’Elysée et le gouvernement n’ont pas tari d’éloges à l’égard du général Marcel Bigeard, décédé ce vendredi. Ce militaire, héros de la Résistance et des guerres coloniales (Indochine, Algérie) a en effet considérablement marqué l’armée française.

Sa participation à la guerre d’Algérie de 1955 à 1960 ne fait cependant l’objet d’aucune nuance de la part des officiels. Or, ce conflit est intimement lié à la pratique de la torture par l’armée française et la carrière du général Bigeard «témoigne de l’emploi de méthodes problématiques», assure à 20minutes.fr l’historien Gilles Manceron, spécialiste de l’histoire de la colonisation et vice-président de la Ligue des Droits de l’homme.

La torture, «un mal nécessaire» selon le général Bigeard

Ces méthodes sont «à remettre dans le contexte de l’époque», tempère Gilles Manceron, et la torture concernait «l’ensemble de l’armée française, le général Bigeard ne porte pas de responsabilité particulière». Mais son nom «est lié à la torture, il formait un couple avec le général Massu», insiste Benjamin Stora, historien spécialiste de la guerre d’Algérie, contacté par 20minutes.fr.

«On lui a beaucoup reproché son action en Algérie, mais le général Bigeard s’est défendu d’avoir pratiqué personnellement la torture», répond à 20minutes.fr le lieutenant-colonel Thierry Noulens, du service historique de la Défense. En effet, il n’a jamais avoué avoir utilisé cette pratique même s’il a reconnu, en 2000, qu’il s’agissait là d’un «mal nécessaire».

«L’usage de la torture reste un tabou»

«Je crois en la sincérité du général Bigeard qui avait un réel respect de son adversaire, mais il fallait avoir les renseignements et il n’y avait pas d’autres solutions que d’effectuer des interrogatoires poussés», ajoute le lieutenant-colonel Noulens qui précise que «tous ces problèmes là étaient connus». «L’armée se justifiait en disant que la torture était pratiquée pour éviter les attentats, mais cet argument n’est pas pertinent, cela entretenait au contraire le terrorisme», réplique Gilles Manceron.

Cet aspect-là a ainsi été occulté de tous les hommages officiels au général Bigeard. «C’est un problème, ces faits doivent être rappelés», déplore Gilles Manceron. «L’usage de la torture reste un tabou et le pouvoir politique refuse la repentance, c’est dommage car cela nous empêche d’avoir des relations normales avec l’Algérie et de porter un regard serein sur l’avenir», conclut-il.