20 Minutes : Actualités et infos en direct
InterviewQuarante ans après sa dissolution, que reste-t-il du FLNC en Corse ?

Corse : Quarante ans après sa dissolution, le FLNC entre « nationalisme institutionnel » et « retour à l’action »

InterviewLe Front de libération nationale corse a été dissous par décret le 5 janvier 1983. Retour sur le rôle politique joué par l’organisation clandestine et sa situation actuelle alors que de nouveaux attentats secouent l’île
Le FLNC dans une conférence de presse en 2006, quelque part en Corse.
Le FLNC dans une conférence de presse en 2006, quelque part en Corse. - STEPHAN AGOSTINI / AFP
Alexandre Vella

Propos recueillis par Alexandre Vella

L'essentiel

  • Il y a quarante ans jour pour jour, le Conseil des ministres prononçait la dissolution par décret du FLNC, groupe armé crée en Corse six ans plus tôt.
  • Que reste-t-il aujourd’hui de ce mouvement clandestin alors que de nouveaux attentats revendiqués en son nom ont visé des lieux de tourisme ces derniers mois ?
  • 20 Minutes fait le point avec le politologue Thierry Dominici, de l’université de Bordeaux et spécialiste du nationalisme corse.

Des milliers d’attentats, une guerre intestine, des conférences de presse cagoulées et une récente réactivation. Quarante ans jour pour jour après la dissolution du FLNC (Front de libération nationale corse) par décret en Conseil des ministres, le 5 janvier 1983, retour sur ce qu’il reste du mouvement de lutte armée, son influence et son rôle politique, avec le politologue Thierry Dominici, de l’université de Bordeaux et spécialiste du nationalisme corse.

Quarante ans après sa dissolution par décret, que reste-t-il du FLNC ?

Aujourd’hui encore il y a des groupes qui s’en revendiquent et pratiquent des attentats. La question est donc : qu’est-ce qu’on entend par FLNC ? De conférences de presse en attentats, le FLNC s’est construit dans l’imaginaire collectif une image. Une image de bandit social. Et le FLNC n’est pas le premier, ni le dernier mouvement de lutte armée. Mais il est le premier à s’être imposé dans l’imaginaire collectif. Et on l’a vu avec les jeunes dernièrement dans les violences urbaines qui ont suivi l’assassinat d’Yvan Colonna et qui s’en revendiquent.



Quelles conséquences cette dissolution a-t-elle eu ?

La dissolution par décret a légitimé le mouvement et fait de celui-ci l’ennemi de l’État. C’est ce qui a fait aussi que le mouvement est entré dans la clandestinité et est devenu une nébuleuse qui pratique le terrorisme. Après, en matière d’impact politique, le FLNC est plus dans le spectacle, une violence contrôlée qui a fait peu de victimes si l’on compare à l’ETA ou l’IRA. La plupart des victimes humaines étaient des victimes anthropophages – c’est-à-dire interne au mouvement lui-même. En fait, le FLNC n’a pas supporté sa conversion démocratique et a explosé en trois mouvements, trois canaux (canal historique, canal habituel, union des combattants), et de multiples groupuscules dès la toute fin des années 1980. Cela a marqué la fin de son efficacité. A vrai dire, il serait plus juste de parler de FLNC au pluriel.

En annonçant déposer les armes et entrer dans un processus démocratique en 2014, le FLNC n’a-t-il pas acté de sa défaite ?

En déposant les armes en 2014, le FLNC atteint sa maturité politique. En fait, le mouvement a pris conscience, à l’issue des élections de 2010, que les nationalistes auraient pu gagner les élections et que le seul point d’achoppement à cela était la violence. En un sens, ils actent du fait que leur objectif de politiser la question corse était atteint. Ainsi, déposer les armes est plus dans une stratégie politique qu’une défaite. Et cela, les dirigeants vont avoir du mal à l’expliquer aux militants de base.

La grosse victoire du FLNC par sa lutte de 1976 à 2014 est d’être parvenu à un nationalisme institutionnel. Sans cette lutte et sans avoir déposé les armes au bon moment, ils n’auraient pas obtenu cette victoire, même si Gilles Simeoni l’a un peu volée [Simeoni n'a jamais été indépendantiste et est arrivé au pouvoir en 2015 à la faveur de son alliance avec ces derniers, aujourd'hui évincés de la majorité]. Et cette alliance a été possible par le compromis de l’autonomie et la fin de la violence. C’est cela qui a permis l’alliance des leaders nationalistes et indépendantistes, de Jean-Christophe Angelini (Partitu di a Nazione Corsa), Paul-Félix Benedetti (Core in Fronte) et Petru Antone Tomasi (Corsica Libera) avec l’autonomiste Gilles Simeoni (Femu a Corsico) pour la mandature 2015-2021.

Mais à l’issue des dernières élections (en 2021), Gilles Simeoni est devenu le seul maître à bord et gouverne sans les indépendantistes. Il a mis fin ainsi au compromis d’après 2014 et selon lui, cela force le gouvernement à agir maintenant que la condition de ne plus avoir d’anciens partisans de la violence dans la coalition est remplie.

Une stratégie qui n’a pas pour autant permis, pour l’heure, à l’île d’accéder à une indépendance ou à davantage d’autonomie….

Gilles Simeoni est le seul qui a vaincu les deux camps traditionnels – la gauche et la droite dites de gouvernement –, ceux qui gouvernaient l’île depuis la IIIe République. On pourrait dire aujourd’hui il n’y a pas d’autonomie, pas de nation corse, c’est un échec. Mais aux dernières élections, les nationalistes ont fait 70 %. Les électeurs veulent manifestement plus de décentralisation. Au fond, la question est plus administrative que politique. Parce qu’on peut défendre l’autonomie, reconnaître officiellement le peuple corse, sa langue, sa culture, mais sans avoir d’autonomie dans les compétences. Je crois que peu importe le statut, ce qui compte c’est que les Corses accèdent à plus d’autonomie et plus de décentralisation.

Comment interpréter dès lors le retour d’une quinzaine d’attentats revendiqués cette année ?

Il s’agit, d’après les revendications, du FLNC regroupant l’Union des combattants et le 22 octobre, groupes qui n’ont jamais annoncé avoir déposé les armes. Au regard de la constitution de la nouvelle assemblée, où Gilles Simeoni s’est débarrassé des indépendantistes, on peut penser que ce retour à l’action est une manière pour eux de rappeler leur capacité d’action, leur existence. Comme je disais, le FLNC ne s’est pas dématérialisé. Quand on regarde les cibles et les modalités de ces attentats – des résidences secondaires, des lieux de tourisme incendiés ou bien visés à la bonbonne de gaz –, on constate que, même dans ces actions, ils jouent avec l’imaginaire du FLNC qui, en matière de niveau de violence, est capable de plus. Une attaque par le feu au lieu d’explosif est en un sens, une manière de rappeler les débuts du FLNC, celui de bandit social.

Et les interpellations effectuées en décembre ?

Ces interpellations sont un peu troublantes car la question corse est censée être dans les tuyaux. Mais en même temps, l’Etat recommence sa politique de répression à la suite de ces attentats. Dans ces arrestations, la famille Pieri a été touchée. Charles Pieri est un des acteurs du parti Corsica Libera, un des anciens chefs du FLNC canal historique, FLNC qu’il cherche peut-être à réactiver. Son fils aussi a été interpellé et mis en examen. A 78 ans, j’imagine mal Charles Pieri refaire des attentats. Mais il a une image, il est une figure tutélaire de la violence. De simple militant, il était devenu, à partir de 1998 et l’emprisonnement des deux dirigeants du FLNC, le chef.

Faut-il craindre un retour du FLNC ou y croire, notamment chez les jeunes, depuis l’assassinat d’Yvan Colonna ?

On aurait pu le croire au début en voyant les jeunes très organisés. Mais très vite, ce qu’on a pu observer, c’est que cette violence urbaine vient d’un nationalisme populaire. Alors, ils peuvent employer les symboles du FLNC, ces tags « Français dehors [I Francesi Fora] », ou bien les petites bombes taguées sur les murs. Mais, pour moi, cela relève plus du folklore. Ceci dit, si les discussions avec l’État restent essentiellement politiques, sans réelles avancées dans la décentralisation, si la jeunesse continue à ne pas pouvoir se loger, travailler et reste dans cette misère, on pourrait avoir de nouvelles violences. Mais je ne pense pas que se soit sous la forme d’une organisation type FLNC, leur mode d’action est plutôt type black bloc.

Sujets liés