Violences sexistes et sexuelles : Les partis devant leurs responsabilités politiques

EFFETS SECONDAIRES Les réactions politiques aux différentes affaires de violences sexistes et sexuelles des dernières semaines font peser un risque sur leur prise en compte dans les partis… et dans la société

Rachel Garrat-Valcarcel
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Des manifestantes féministes lors de la manifestation pour la Journée internationale des droits des femmes, le 7 mars 2021, place de la République à Paris. (archives)
Des manifestantes féministes lors de la manifestation pour la Journée internationale des droits des femmes, le 7 mars 2021, place de la République à Paris. (archives) — Thomas SAMSON / AFP

L’affaire Quatennens a de particulier que le mis en cause a rapidement reconnu des faits de violences et de harcèlement envers sa femme, qui lui a demandé le divorce. Cela aurait pu être l’occasion d’une nouvelle étape pour la prise en compte des violences sexistes et sexuelles en France. Mais patatras, les chaleureux soutiens apportés par Jean-Luc Mélenchon et ses proches au député de Lille ont complètement renversé la vapeur. Dans le cas – très différent – de l’affaire Bayou, la conférence de presse de son avocate, Marie Dosé, en début de semaine, contenait elle aussi son lot d’arguments antiféministes éculés. Si bien que presque cinq ans jour pour jour après le début de la vague #MeToo, qui a complètement changé la teneur du débat sur les violences sexistes et sexuelles (VSS), les arguments politiques des derniers jours ressemblent à un ressac.

« C’est hypergrave ! », croit Mathilde Viot, de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, autrice de L’Homme politique, moi j’en fais du compost (Stock). Les personnalités politiques « sont des vecteurs d’une pensée publique. Et là, ce qu’on dit, c’est que finalement, une gifle, ce n’est pas grave, poursuit-elle. Quand cette parole arrive dans les foyers, ça veut dire ''prend ta gifle et tais toi''. Ils donnent une autorisation et ils le savent, en plus ! »

Chez EELV, la conférence de presse de l’avocate de Julien Bayou, évoquée plus haut, a ajouté au malaise ambiant, même chez des proches ou alliés de l’ex-secrétaire national du parti. « Il a fait le choix d’une ligne de défense qui n’aurait pas été la mienne », expliquait cette semaine à 20 Minutes, tout en euphémisme, une cadre écolo. Et quand Eric Dupond-Moretti, le ministre de la justice, explique qu’il est temps de « siffler la fin de la récréation », Mathilde Viot craint que des instruments judiciaires ne soient mis en place pour limiter la libération de la parole des femmes.

En interne, c’est pas mieux

Les féministes ont été nombreuses à expliquer qu’un très mauvais signal avait été donné. La militante féministe Caroline De Haas, qui avait appelé à voter pour Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, a publié une sorte de lettre ouverte au leader insoumis, sous forme de bréviaire expliquant quelle serait la bonne attitude à avoir quand on est face à des questions de VSS et qu’on est un responsable politique. « Personne ne te demande de juger Adrien Quatennens (…), écrit notamment celle qui est l’une des fondatrices de Nous Toutes. Ce n’est pas ton travail ni ton rôle. Ton travail, c’est être le leader de la gauche et des écologistes. C’est donc de dire et de redire que les violences existent, qu’elles sont intolérables, que les victimes seront toujours entendues (…). »



Si le signal donné en externe à la société apparaît très mauvais, celui donné en interne n’est pas bien meilleur. Et les fameuses cellules internes aux partis destinées à lutter contre les VSS se retrouvent sous le feu des projecteurs. « Ces cellules d’écoutes existent à défaut d’autre chose », pense Mathilde Viot, arguant qu’un bilan du travail de ces cellules et des faibles moyens mis à leurs dispositions devra être fait. De nombreux élus des partis qui en sont dotés avouent ne pas savoir comment elles fonctionnent : c’est déjà, en soi, un dysfonctionnement important. Pour sortir par le haut du dilemme, avec l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, Mathilde Viot réclame alors qu’une autorité « se saisisse de ces questions pour les déconnecter de la passion qui anime certains partis politiques ». Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, a réclamé quelque chose de similaire.

La question de la place des femmes dans les partis

En prend-on vraiment le chemin ? Les fortes critiques réservées aux cellules internes d’écoute permettent d’en douter. Des critiques d’ailleurs parfois émises pour des raisons diamétralement opposées : tantôt elles « étouffent la parole des victimes », dixit Isabelle Rome, la ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances ; tantôt elles sont des instruments de « justice privée », d’après le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti. Et puis, dans les partis concernés, certains commencent à considérer qu’il est plus que temps d’en finir avec l’expérience, au risque de remettre sous le tapis les questions de VSS

« Je suis interpellée avec des messages qui vont dans ce sens-là », constate Katy Vuylsteker, conseillère fédérale chez EELV (le parlement du parti), élue régionale des Hauts-de-France et militante féministe. Elle et Mathilde Viot voient bien le risque, « mais cela n’arrivera pas », croit cette dernière. « Cette tentation d’en finir avec le traitement des VSS dans les partis, les hommes l’ont tous les jours, à chaque moment. Mais ces cellules ne procèdent pas d’eux. Ni Jean-Luc Mélenchon ni Julien Bayou n’ont été moteurs en la matière. Ces cellules existent parce qu’il y a un rapport de force féministe interne qui les a imposées. » Mais ce rapport de force, précisément, n’est-il pas entamé en voyant comment ces affaires affaiblissent les partis ? Katy Vuylsteker ne le pense pas, et considère que « le profond malaise » en interne s’explique en partie par le fait beaucoup de gens « connaissent les personnes concernées ».

L’enjeu, bien sûr, dépasse de très loin les remous médiatiques des dernières semaines. Il s’agit de faire en sorte que les partis politiques ne redeviennent pas les « boys club » qu’ils ont longtemps été… et peuvent encore être. La cadre d’EELV citée plus haut résume la situation ainsi : « Soit on ne fait rien, les femmes partent et les agresseurs restent. Soit on met en place des choses - perfectibles - qui permettent aux femmes de militer et de s’engager. »