La communication de Nicolas Sarkozy est-elle allée dans le mur?

Alice Antheaume, Bérénice Dubuc et Catherine Fournier

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Capture d'écran de la page Facebook de Nicolas Sarkozy où on apprend qu'il a donné des coup de pioches au mur de Berlin le 9 novembre 1989.
Capture d'écran de la page Facebook de Nicolas Sarkozy où on apprend qu'il a donné des coup de pioches au mur de Berlin le 9 novembre 1989. — DR
Le président de la République a-t-il menti?
C'est toute la question. Pour l'instant, la présence de Nicolas Sarkozy à Berlin le 9 novembre 1989 ne repose que sur sa parole ainsi que sur des témoignages oraux. Mais aucun document ne prouve qu'il était bien sur les lieux ce jour-là: la photo publiée sur le Facebook du Président n’est pas datée et les articles de presse de l'époque ne font pas mention d'un voyage le 9 mais plutôt le 16 novembre (Nicolas Sarkozy est cité une fois dans une dépêche AFP du 17 novembre 1989).
 
Peut-on oublier ce que l’on a fait, ou pas, le 9 novembre 1989, une date historique?
Oui, selon le docteur Bernard Croisile, chef de service à l’hôpital neurologique de Lyon. Le 9 novembre 1989, comme le 11 septembre 2001, sont des «souvenirs flash», des événements marquants de par leur brutalité ou les fortes émotions que l’on a ressenties. On se souvient de la date sans avoir à en rappeler les faits. Cependant, «il peut arriver que le cerveau confonde ce que l’on a vécu et la date à laquelle on a vécu l’événement», indique le Dr Croisile. Il appelle ce phénomène le «mensonge honnête de la mémoire». Nicolas Sarkozy peut très bien avoir appris ce qui s’est passé à Berlin le 9 novembre, mais n’y être allé que le lendemain, et les deux événements se sont mélangés dans sa mémoire.
 
Cette méprise ne surprend pas vraiment le neurologue, qui rappelle que la mémoire n’est pas comme un magnétoscope qui enregistre tout en permanence: «Elle n’est pas totalement fidèle et évolue avec le fil du temps.» Or l’événement s’est déroulé il y a 20 ans. «Le souvenir n’est pas un livre stocké dans une bibliothèque. Le cerveau conserve seulement les pages, et quand on veut se souvenir, la mémoire va chercher les pages de souvenirs pour recréer un livre. Or, il arrive souvent qu’il ne récupère pas toutes les pages, ou qu’un autre souvenir interfère, et que le cerveau prenne une ou deux pages d’un autre souvenir. Dans le nouveau livre créé, il y aura neuf chapitres de corrects sur dix, mais le cerveau considèrera que le souvenir est totalement exact.»
 
Est-ce Nicolas Sarkozy lui-même qui a écrit sur son profil Facebook ce qu’il faisait le 9 novembre 1989?
Non. Nicolas Sarkozy ne gère pas lui-même sa page Facebook, même si ses messages et statuts sont écrits à la première personne («J’étais alors secrétaire général adjoint du RPR...»). Actuellement, c’est le service de presse de l’Elysée qui s’occupe du Facebook du Président, une «page fan» qui recueille 182.710 «supporters». Aux manettes, donc, Franck Louvrier et Nicolas Princen, deux conseillers communication du chef de l’Etat. Qui, assure un proche du dossier, font les vérifications nécessaires avant d’écrire sur le profil du Président. Dans le cas des souvenirs de Berlin, ils assurent avoir notamment regardé l’agenda de l’ancien directeur de cabinet d’Alain Juppé, pour déterminer la date exacte du voyage à Berlin.

Nicolas Sarkozy a-t-il raison de laisser gérer sa page Facebook par d’autres?
Sa secrétaire d’Etat au Numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, dirait que non. «Un politique qui ne gère pas lui-même son compte, ça se voit tout de suite» et «ça ne sert à rien», a-t-elle lâché, lors d’une conférence organisée par Google en octobre. «C’est biaisé, juge aussi François Jost, spécialiste de communication politique. Cela va avec l’idée de Nicolas Sarkozy en marionnette ventriloque qui ne répète que ce lui disent ses conseillers». Autre paradoxe relevé par Jost: «Parler du passé (de ses souvenirs de 1989, ndlr) sur Facebook, qui est un support du présent, c’est bizarre». Voire raté?
 
Quel intérêt pour Nicolas Sarkozy de dire qu’il était à Berlin le jour J?
Faire partie de l'Histoire. Dans Le Monde daté du 21 novembre 1989, le journaliste Claude Sarraute évoquait déjà «la ruée de nos politiciens et de nos intellos en mal de pub, amenés là par charters entiers, qui se pavanent en travelling arrière devant les caméras. Juppé, Madelin _ Mur de Berlin». Nicolas Sarkozy a repris à son compte cette «mode» sur son profil Facebook, photo à l’appui. «C'est cohérent avec sa stratégie d'être sur le terrain tout le temps et son intention de communication très forte», analyse François Jost. Et d'ajouter: «Ce n'est pas pour autant qu'il est acteur de l'Histoire dans ce cas de figure précis».
 
Quelles conséquences a cette histoire?
Elles sont multiples. La polémique a d'abord plus ou moins occulté en France l'évènement des 20 ans de la chute du mur célébrés lundi. François Fillon s'en est offusqué: «Le calendrier du président de la République et le mien semblent presque plus importants que la chute du mur de Berlin elle-même». Deuxième effet, le travail d'enquête collaboratif réalisé par les médias afin de vérifier et de recouper l'information. Au fil de la journée, un récit s'est tissé au gré des informations parues sur les blogs de journalistes, les sites d'informations et les chaînes de télévision. Les uns citant les autres, façon rédaction globale. Enfin, le troisième effet, plus incertain, est l'impact de cette nouvelle polémique sur l'opinion. Selon Frédéric Dabi, de l'institut de sondage Ifop, il s'agit d'un «micro événement», loin des préoccupations des Français. Mais selon le spécialiste, «l'effet cumulatif des polémiques successives touchant le Président pourrait tout de même être nuisible».