A l’Assemblée nationale, il y a encore du chemin de la théorie à la pratique du compromis

PARLEMENT Le gouvernement reste pour le moment inflexible sur le texte sur le pouvoir d’achat, qui devrait passer sans modification majeure… Mais attentions aux conséquences inattendues

Rachel Garrat-Valcarcel
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Olivier Marleix, le président du groupe LR, au milieu des siens.
Olivier Marleix, le président du groupe LR, au milieu des siens. — Jacques Witt/SIPA
  • L’Assemblée nationale examine depuis lundi le paquet pouvoir d’achat, la réponse du gouvernement à la crise d’inflation.
  • Pourtant sans majorité absolue, le gouvernement n’accepte aucun amendement, bien aidé par les régulières abstentions de LR et du RN.
  • Mais pas sûr que le face-à-face Nupes-Macronistes qui se met en place soit très favorable à la majorité.

Alors, l’Assemblée nationale, ça compromise bien ? Ne tardons pas à donner la réponse : pour le moment, pas des masses. Depuis lundi, les députées et députés examinent en séance publique le très attendu projet de loi d’urgence sur le pouvoir d’achat. Les débats sont longs, tendus, parfois même acrimonieux - l’ovation lors du vote quasi unanime sur la déconjugalisation de l’Allocation adulte handicapée, dans la nuit de mercredi à ce jeudi, est l’exception. Le schéma est presque toujours le même : la Nupes, et surtout la France insoumise, monopolise la plus grande partie de la parole pour défendre ses nombreux amendements, la majorité ne répond presque jamais sur le fond, mais sur des questions d’ordre. Et aucun amendement ne passe, à trois petites exceptions plus symboliques qu’autre chose. On n’est loin des compromis tant annoncés par la Première ministre, et les oppositions s’en sont largement émues.

Face à la complainte de cet état de fait de l’écologiste Sandra Regol en séance, la députée Renaissance, Christine Le Nabour a fait un aveu peut-être un peu trop explicite : « Nous n’avons jamais dit que nous voulons faire des compromis avec vous. » Dans la majorité, on conteste en partie, en critiquant la « radicalité » des propositions et de l’attitude de la gauche et en rappelant le vote d’amendements socialistes en commission. « Oui, cinq, purement techniques », répond un conseiller socialiste, sourire nerveux aux lèvres. « Les compromis, ça se construit sur le temps long. Là nous sommes sur des textes d’urgence », défend le député MoDem Erwan Balanan.


« Pas d’ouverture »

On a pourtant bien cru voir des débuts de compromis, notamment sur le projet de loi de finance rectificatif (qui va suivre à l’Assemblée et doit financer les mesures du paquet pouvoir d’achat actuellement discuté). Quand certains députés et députées de l’aile gauche de la majorité – dont d’anciennes ministres – ont proposé un amendement qui reprend en grande partie la taxe sur les superprofits de grandes entreprises pendant la crise proposée par la Nupes. Mercredi matin, il n’en était déjà presque plus question, le ministre de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, n’étant pas très chaud. « Je ne vois pas d’ouverture, constate Gérard Leseul, le principal orateur socialiste sur le texte. Cette taxe a pourtant été mise en œuvre ailleurs, et même plusieurs fois en France déjà. » Les macronistes s’en remettent aux entreprises : « A ce stade, on veut attendre et voir si elles peuvent rendre une partie de leurs bénéfices exceptionnels aux Français, préfère Thomas Cazenave, député Renaissance de Bordeaux. Si cela ne bouge pas, on envisagera une réponse fiscale. » Pas avant le budget, à l’automne, donc.

Plus sérieuses sont les négociations engagées entre le gouvernement et Olivier Marleix, président du groupe LR. « Le mot négociation n’est pas forcément le plus adapté, coupe la députée LR Véronique Louwagie. Disons qu’on discute avec l’exécutif. » Le parti voudrait prolonger la ristourne de 18 centimes sur le litre de carburant, et l’augmenter… à 40 centimes. « Mais on est ouverts à ce que ce soit moins », précise la députée de l’Orne. Ça tombe bien : Bruno Le Maire s’y est dit ouvert. Que le gouvernement fasse de Les Républicains son partenaire parlementaire privilégié n’a pas de quoi nous faire tomber de notre chaise, c’était attendu. Est-ce pour autant facile ? « On a introduit le goût de la discussion qui n’était pas au menu de l’exécutif jusque-là », métaphore Véronique Louwagie, qui reste prudente sur l’issue de ces « discussions ».

Gauche-droite, le retour

Au fond, la majorité en a-t-elle vraiment besoin, de ce compromis ? Même si les débats sont longs, bien plus longs que prévu, le gouvernement fait peu à peu passer tous ses articles sans modifications. En réalité, tant que le Rassemblement national tient sa ligne de critiquer un projet pas assez ambitieux à ses yeux sans bloquer son adoption, l’exécutif est tranquille. « Notre sujet c’est d’apporter des réponses concrètes sur la question du pouvoir d’achat, juge Thomas Cazenave, pas ému par la situation. C’est une bonne nouvelle si le texte passe. » Peu importe, donc, d’où viennent les voix ou les abstentions.

De son côté, à laisser passer, sans rien obtenir en contrepartie, le RN n’est-il pas en train de brader son influence nouvelle dans l’hémicycle ? « On s’est posé la question », reconnaît Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme, bien conscient que son parti devra prendre soin de faire comprendre sur le terrain qu’il a « tout essayé pour obtenir mieux, mais que le gouvernement n’a rien voulu entendre ». En attendant, tout le terrain dans l’hémicycle est laissé à la Nupes dans son face-à-face avec les macronistes. Avec un gouvernement qui cherche ses rares compromis bien plus à droite qu’ailleurs, les débats de ce début de nouvelle législature fleurent bon le clivage gauche-droite.

« On voit qu’il y a un débat gauche-droite quasi philosophique qui s’est installé, notamment sur la reconnaissance du travail », note, comme d’autres, le socialiste Gérard Leseul. Ainsi « on démontre qu’ils ne veulent pas de compromis », croit le coprésident du groupe écologiste, Julien Bayou. « Il y a un risque » que le clivage se réinstalle à l’Assemblée, reconnaît là aussi Jean-Philippe Tanguy. « Si ça devait se passer comme ça, alors oui, ça serait un gros problème pour nous », s’inquiète un député de la majorité. Une bonne affaire pour la gauche ? « A choisir, je préfère des victoires, je préfère battre le gouvernement », tranche l’insoumis Eric Coquerel. Dans un parlement minoritaire, sous la menace permanente d’élections anticipées, c’est quand même le genre de lot de consolation qui se prend bien.