Législatives 2022 : La réforme des retraites à 60 ans de Mélenchon est-elle « tenable financièrement » ?

FAKE OFF Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a estimé sur RTL qu’il n’était pas possible de promettre une « réforme [des retraites] qui coûterait 50 milliards d’euros », comme le défend la Nouvelle Union populaire écologique et sociale

Emilie Jehanno
— 
Dans le cortège du 1er-Mai 2022, à Toulouse.
Dans le cortège du 1er-Mai 2022, à Toulouse. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Sur RTL, mardi 24 mai, le nouveau ministre du Travail, Olivier Dussopt, a critiqué la proposition de la Nupes d’un retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans, expliquant que cette réforme n’était « pas tenable financièrement ».
  • Pour Jean-Marie Harribey, économiste et ancien coprésident d’Attac, cette réforme est possible, mais sous certaines conditions.
  • « Cela va dépendre de la réaction des autres pays financeurs de la dette française », souligne, de son côté, Victor Poirier, directeur des publications de l’Institut Montaigne, un think tank libéral, qui pointe le coût financier de cette réforme.

La réforme des retraites, voilà un des sujets clivant entre l’alliance des gauches et le centre-droit, réuni sous la bannière Ensemble. Les deux coalitions sont au coude-à-coude dans les sondages pour les législatives. Sur RTL, mardi, le nouveau ministre du Travail, Olivier Dussopt, a critiqué la proposition de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) d’un retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans.

« La retraite à 60 ans sans bouger le nombre d’annuités, ça ne tient pas, explique celui qui devra porter la réforme voulue par Emmanuel Macron reculant l'âge de la retraite à 64 ou 65 ans. Et ça ne tient pas financièrement non plus. On ne peut pas promettre une réforme qui coûterait 50 milliards d’euros. »

Pour lui, les conséquences de cette réforme ne sont pas envisageables : « On ne peut pas promettre aux gens une réforme avec 42 annuités, ça veut dire que tout le monde travaillerait bien au-delà ou alors serait fortement décoté. » Jean-Luc Mélenchon a corrigé dans la foulée sur Twitter une erreur sur la durée de cotisation : « Ça fait vingt-deux mois de campagne qu’on dit 40 annuités. Il fait exprès de pas comprendre ? »

FAKE OFF

Le programme L’Avenir en commun et maintenant celui de la Nupes entendent bien restaurer le départ à la retraite à 60 ans, à taux plein après quarante annuités de cotisation, comme l’a affirmé le leadeur insoumis. Mais, sur le fond, cette réforme est-elle financièrement tenable ?

L’Institut Montaigne, un think tank libéral, a publié en mars une synthèse sur les réformes des retraites voulues par les candidats et candidates à l’élection présidentielle. Le coût de la réforme défendue par Jean-Luc Mélenchon était estimé à 85,8 milliards d’euros par an par l’Institut et à 71,5 milliards d’euros par an par l’équipe du candidat, qui avait transmis un contre-chiffrage. Soit davantage que l’estimation du ministre du Travail.

« Le nœud gordien, c’est la répartition de la richesse produite »

Pour Jean-Marie Harribey, économiste et ancien coprésident d’Attac, cette réforme est financièrement tenable, mais sous certaines conditions. « Le nœud gordien, c’est la répartition de la richesse produite, explique-t-il. Il n’y a pas d’autres sources de richesse que ce que produit le travail. Le capital est stérile par définition, seul le travail produit. » Pour pouvoir financer une retraite à 60 ans, plusieurs outils sont disponibles, comme augmenter le taux de cotisations sociales, salariales ou patronales. Un autre moyen existe, qui n’a pas été mis en œuvre jusque-là : élargir l’assiette du taux de cotisations sociales. « Si on considère que ce qui va à la protection sociale ne peut pas grandir, alors il y a un problème de financement, poursuit-il, mais si on considère que cette part n’est pas figée, on peut la financer. »

Dans son programme partagé, la Nupes propose de nouvelles sources de revenus : il s’agirait de soumettre à cotisation patronale les dividendes, la participation, l’épargne salariale, les rachats d’action, les heures supplémentaires, et de créer une surcotisation sur les hauts salaires. En réponse à l’Institut Montaigne, l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon estimait que ces nouvelles cotisations pourraient rapporter 36,6 milliards d’euros par an. Il s’agirait aussi d’augmenter de 0,25 point par an le taux de cotisation vieillesse, une mesure qui permettrait de soutenir la réforme à hauteur de 16 milliards d’euros par an.

Une augmentation des dépenses sociales dans la part du PIB

Pour compléter cette enveloppe, le parti insoumis prenait en compte les recettes induites par les créations d’emploi et la hausse des salaires (estimée à 15,6 milliards d’euros) et les économies sur les prestations sociales et sur l’assurance chômage (3,6 milliards d’euros). « Est-ce que c’est tenable financièrement ? C’est dur à dire, car cela va dépendre de la réaction des autres pays financeurs de la dette française, souligne, de son côté, Victor Poirier, directeur des publications de l’Institut Montaigne. Mais est-ce que ça coûte extrêmement cher ? La réponse est oui. »

Selon l’Institut Montaigne, la part des dépenses de retraites dans les dépenses totales serait amenée à 16,7 % du PIB en 2027 – là où le chiffrage du programme L’Avenir en commun l’estimait à 16 % en 2040. En 2019, le budget des retraites, poste le plus important des dépenses sociales avec 327,9 milliards d’euros, représentait 13,5 % du PIB, indique le dernier rapport de la Drees.

La suppression de la décote, une nouvelle proposition pas encore chiffrée

Un point demeure à éclaircir cependant. Début mai, Jean-Luc Mélenchon a expliqué vouloir aussi supprimer les décotes, une mesure évoquée de longue date par les insoumis, mais qui n’apparaît pas dans le programme partagé de la Nupes. Ce mécanisme a été introduit en 1993 par la réforme d’Edouard Balladur. En résumé, si une personne part à la retraite sans tous ses trimestres validés, une décote, c’est-à-dire une diminution du taux de pension, est appliquée, une mesure qui défavorise surtout les femmes, selon les syndicats, en raison des carrières hachées.

Cette évolution n’a pas encore été chiffrée. « Nous sommes encore en cours d’échanges avec l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon, poursuit Victor Poirier. Mais, a priori, le coût passerait entre 90 et 100 milliards d’euros pour cette réforme totale, avec un surcoût en raison de l’augmentation du smic, passé de 1.400 euros pendant la présidentielle à 1.500 euros, avec l’augmentation des pensions au niveau du smic, et la suppression des décotes. »