Gouvernement Borne : Comment Pap Ndiaye, le nouveau ministre de l’Education, va-t-il être accueilli par les enseignants ?

EDUCATION L’historien, nouveau locataire de la Rue de Grenelle, va participer à son premier Conseil des ministres ce lundi

Delphine Bancaud
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Pap Ndiaye, le nouveau ministre de l'Education, le 20 mai 2022.
Pap Ndiaye, le nouveau ministre de l'Education, le 20 mai 2022. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • La nomination surprise, vendredi, de Pap Ndiaye au ministère de l’Education nationale, n’en finit plus d’être commentée. Mais qu’en pensent les enseignants ?
  • Le fait que l’homme soit novice en politique et non spécialiste des arcanes de l’Education nationale ne semble pas leur poser problème, même s’ils s’interrogent sur les marges de manœuvre dont pourra disposer le nouveau ministre.
  • Les attentes sur des dossiers tels que la crise des vocations enseignantes ou les conditions de rentrée, sont très fortes. Ce qui devrait pousser Pap Ndiaye à agir vite.

C’est la rentrée pour le nouveau ministre de l’Education. Pap Ndiaye va participer au premier Conseil des ministres du gouvernement d’Elisabeth Borne ce lundi. Nul doute que ses premières impressions seront scrutées sur le perron de l’Elysée, tant sa nomination a fait sensation.

Il faut dire que la surprise a été de taille car les rumeurs des derniers jours murmuraient plutôt le nom de Gabriel Attal ou Julien Denormandie pour la Rue de Grenelle. Mais Emmanuel Macron a finalement choisi l’universitaire spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis et des minorités, pour donner le signal d’un changement de ton à l’Education nationale. « Il a compris qu’il y avait une vraie rupture entre les enseignants et Jean-Michel Blanquer. Nommer un grand intellectuel, spécialiste de la lutte contre les discriminations, a été interprété comme un geste d’apaisement », commente Sophie Vénétitay, secrétaire générale Snes-FSU, premier syndicat dans le secondaire.

« Il va apporter une vision neuve et décentrée de l’Education »

Le profil de celui qui dirigeait jusqu’alors le musée national français de l’Histoire de l’immigration, détonne en effet dans la Macronie. Ceux qui ont travaillé avec Pap Ndiaye louent sa capacité à pacifier et dénouer les polémiques. Ce qui semble être un atout certain pour favoriser la réconciliation avec le monde enseignant, après des mois d’affrontement avec Jean-Michel Blanquer.

Mais certains syndicalistes restent prudents, à l’instar de Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa. « Sa nomination est-elle le signe d’une volonté d’Emmanuel Macron de travailler autrement avec les enseignants ou est-ce une tactique en prévision des législatives ? », s’interroge-t-il.

Les autres locataires de la Rue de Grenelle étaient soit des personnalités politiques expérimentées, soit des fins connaisseurs de la maison. Pap Ndiaye n’est ni l’un, ni l’autre. Ce qui pourrait constituer un handicap pour lui, mais Philippe Meirieu, chercheur en science de l’éducation préfère y voir un avantage : « Il va apporter une vision neuve et décentrée de l’Education. Alors qu’un ministre fin connaisseur du monde éducatif aurait eu tendance à engager tout de suite des réformes de tuyauterie, lui cherchera avant tout à impulser une réflexion sur les finalités du système éducatif. Et il aura davantage à cœur de consulter, de construire une réflexion collective et de négocier que Jean-Michel Blanquer, qui détestait la contradiction. » Le fait que Pap Ndiaye, bien que professeur à Sciences po pendant des années, ne soit pas spécialiste du premier et du second degré, n’inquiète pas non plus Sophie Vénétitay : « Je n’ai pas de doute qu’il saura s’approprier le sujet. Mais attention : on ne gouverne pas l’Education nationale à coups de symboles. On va être très attentif à ses premiers discours politiques. »

« Aura-t-il suffisamment de poids politique pour gagner ses arbitrages ? »

Si on ne connaît pas encore le nom de sa directrice ou de son directeur de cabinet, le profil de cette personnalité sera aussi très étudié par les enseignants. « Il est nécessaire qu’il ait un cabinet étoffé qui connaisse les arcanes du pouvoir et de l’Education nationale. Sans pour autant être téléguidé par l’Elysée », estime Stéphane Crochet.

Le fait que Pap Ndiaye soit novice en politique pose aussi une autre question : « Aura-t-il suffisamment de poids politique pour gagner ses arbitrages ? », s’interroge Sophie Vénétitay. Se pose aussi la question de la plus ou moins grande latitude dont il disposera pour influer sur la politique éducative du gouvernement. « Le programme électoral d’Emmanuel Macron en matière d’Education a suscité beaucoup de réactions négatives chez les enseignants. Notamment les mesures concernant l’autonomie des établissements ou le travailler plus pour gagner plus. Va-t-il l’appliquer à la lettre ou aura-t-il des marges de manœuvre pour imprimer sa patte ? », interroge Sophie Vénétitay.

Etant donné ses travaux sur les questions de diversité, les enseignants ont aussi l’espoir que le nouveau ministre de l’Education mette sur la table le sujet des inégalités sociales et scolaires. « Hormis la mesure concernant le dédoublement des classes en REP en primaire et maternelle, Jean-Michel Blanquer n’a pas traité la question des inégalités, ni de la mixité scolaire dans les établissements. Or, il y a une forte attente sur le sujet, surtout dans le secondaire », pointe Philippe Meirieu.

« Il aura le détachement nécessaire pour relativiser les critiques »

Pap Ndiaye prenant son poste dans un contexte très tendu Rue de Grenelle, il sera aussi soumis à une certaine pression pour agir vite. Parmi les dossiers les plus urgents : les conditions de rentrée, la crise du recrutement des enseignants, la réintroduction des mathématiques dans le tronc commun au lycée général. « Il faut que la revalorisation des enseignants soit en haut de la pile », insiste Sophie Vénétitay. « Il faut un Jules Ferry moderne qui donne envie d’entrer dans ce métier », ajoute Philippe Meirieu.

En parallèle, Pap Ndiaye va devoir apprendre à résister aux tempêtes. Non seulement parce que l’Education nationale est un ministère très souvent soumis à des polémiques, mais aussi parce qu’il risque d’être ciblé personnellement. Et d’ailleurs, cela a déjà commencé, Marine Le Pen ayant déjà dit à propos de son arrivée Rue de Grenelle, qu’elle était la « dernière pierre de la déconstruction de notre pays, de ses valeurs et de son avenir ». Jordan Bardella, l’ayant qualifié de « militant racialiste et anti-flics » et Eric Zemmour de « vrai intellectuel indigéniste [et de] vrai woke ».

Contre ces attaques, Pap Ndiaye pourra compter sur la solidarité des enseignants : « Ce déferlement de critiques a tout de suite déclenché le soutien de la profession », souligne Stéphane Crochet. Quant à Philippe Meirieu, il estime que l’intellectuel s’est préparé à cette opposition : « Il a la réputation d’être un pacificateur. Il aura le détachement nécessaire pour relativiser les critiques et saura fédérer autour de ses projets ».