Gouvernement Borne : « Voir Véran rétrogradé, c’est une surprise », ce que dit la composition des ministres

INTERVIEW Les ministres d’Elisabeth Borne ont enfin été annoncés ce vendredi. Mais que révèlent ces noms de la future politique menée par le nouveau gouvernement ?

Propos recueillis par Lina Fourneau
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Elisabeth Borne a nommé son gouvernement
Elisabeth Borne a nommé son gouvernement — Jacques Witt/SIPA
  • Quelques surprises, sans trop de bouleversements, le nouveau gouvernement d’Elisabeth Borne a finalement été annoncé ce vendredi après-midi.
  • 20 Minutes dresse un premier tableau des promesses du nouveau gouvernement avec Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof.

Après quatre jours de suspense, le secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler a finalement fait son entrée sur le perron du palais présidentiel, ce vendredi, pour annoncer le nom des nouveaux ministres. Entre continuité et surprises, que faut-il attendre et retenir du gouvernement Borne ? 20 Minutes fait le point avec Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof.

Malgré quelques exceptions, ce nouveau gouvernement n’affiche pas de très grandes surprises. C’est même plutôt un jeu de chaises musicales entre fidèles macronistes, non ?

Il est vrai que parmi les ministres annoncés, plus de la moitié est issue de l’équipe précédente. Nous voyons que la charnière macroniste depuis le début reste en place et notamment avec des figures emblématiques qui restent à leurs postes, notamment Bruno Le Maire au ministère de l'Economie et des Finances [auquel on rajoute la souveraineté numérique], ou  Gérald Darmanin à l’Intérieur. Nous voyons également des figures emblématiques depuis 2017 rester, même s’ils sont transférés à des postes différents. Je pense notamment à Sébastien Lecornu [ministre des Armées], Olivier Dussopt [ministre du Travail], Amélie de Montchalin [ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires], Olivier Véran [ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement],  Gabriel Attal [ministre du Budget], etc.

Faut-il tout de même voir une main tendue vers la gauche, avec la nomination de quelques figures socialistes ?

Cela fait en effet partie des éléments d’innovation qui ne sont pas inintéressants du tout à observer. Il y a sans doute des signaux envoyés à la gauche avec plusieurs personnalités qui étaient déjà dans la place, mais qui gagnent des postes clés. C’est le cas d’Olivier Dussopt qui en tant que ministre du Travail va devoir gérer les retraites ; ou encore Brigitte Bourguignon qui arrive à la Santé à la place d’Olivier Véran. Au bout du compte, on voit que la parité gauche/droite est plus ou moins respectée. Toutefois, les plus gros ministères restent issus du centre-droit, plutôt que du centre gauche.

La grande surprise, c’est finalement la nomination de Pap Ndiaye qui remplace Jean-Michel Blanquer à l’Education nationale. Ce sont presque les seuls provenant de la société civile, c’est un bon message pour les profs ?

On remarque en effet que les deux postes concernant l’Éducation ont été donnés à des professionnels : Pap Ndiaye, historien et professeur des universités à Sciences po, qui vient clairement des rangs de la gauche a été nommé ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse et Sylvie Retailleau, physicienne de haut niveau et directrice de l’université Paris-Saclay prend le ministère de la Recherche. Cela permet de rappeler que ces deux ministères sont très importants aux yeux d’Emmanuel Macron, qui voit l’éducation et la formation comme des pièces centrales de son logiciel.

Pourtant ces deux ministères ont été le théâtre de nombreuses polémiques orchestrées par Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal. C’était un peu des ministères à sauver finalement ?

En effet, si on prend le cas de l’Education nationale, il va y avoir sans aucun doute un effet de contraste entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye. L’ancien ministre était un peu sorti de son domaine sur certains thèmes, notamment lors de la polémique sur le wokisme. Au contraire, Pap Ndiaye, auteur de livres remarqués sur la condition noire va sans aucun doute incarner quelque chose très différent.

La grande surprise c’est aussi le poste donné à Olivier Véran qui est rétrogradé au rang de ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement et de la vie démocratique. Toutefois, son poste est plutôt nouveau. A quoi doit-on s’attendre pour ce portefeuille ?

Il est vrai que je m’attendais à voir la question de la nouvelle méthode de gouvernement d’Emmanuel Macron s’incarner dans plus de nouveaux ministères. Au fond, il n’y a que pour Olivier Véran que l’on voit un changement important. C’est l’une de mes surprises de le voir rétrograder, il n’est plus que ministre délégué alors qu’il a été un ministre emblématique du Covid-19, les Français le connaissent. Toutefois, « vie démocratique », ça peut être un point très important puisque c’est le domaine de l’action publique où le premier mandat d’Emmanuel Macron est resté en stand-by par rapport aux ambitions annoncées. Olivier Véran à la vie démocratique va devoir gérer les réformes de modes de scrutin ou encore la question de la restauration de la confiance dans la vie politique.

L’entrée du Républicain Damien Abad était largement attendue, mais personne ne l’imaginait au poste de ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées​. Ça laisse quoi comme message ?

Damien Abad récupère un thème et un intitulé de ministère qui, à mon avis, est un sujet qu’il connaît très bien. Ça montre que c’est le type de dossiers sur lequel il a une grande sensibilité. En même temps, ça lui permet d’envoyer un message à son ancienne famille politique,  les Républicains. Cela lui permettra d’atténuer sans aucun doute le tir de barrage d’une partie des LR qui vont crier à la trahison, au titre d’une mission gouvernementale dont il connaît le sujet. Il faudra voir ce qu’on rangera derrière solidarité. Est-ce que c’est la lutte contre l’exclusion, contre la pauvreté ? Si c’est solidarité au sens fort du terme, ça pourrait devenir un poste très important au gouvernement.

Une société civile de moins en moins présente

S’il admet que cette nouvelle composition est « un gouvernement de continuité », le politologue Roland Cayrol estime que la logique d’inviter la société civile au gouvernement appartient désormais au passé. « Ici, Macron a voulu jouer avec l’expérience acquise. Nous ne sommes plus en 2017, l’expérience compte désormais et certains ont pu même afficher leurs compétences sur certains dossiers depuis. De ce point de vue, on comprend qu’il y a plus de continuité de la part d’un président qui a appris à gouverner avec son personnel politique », explique le politologue.