Législatives 2022 : Pourquoi les macronistes ne peuvent plus voir Edouard Philippe en peinture

CAMPAGNE L'ancien Premier ministre entend bien peser dans la future majorité présidentielle, alors qu'il ne cache plus ses ambitions pour la suite

Thibaut Le Gal
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Edouard Philippe.
Edouard Philippe. — J.E.E/SIPA
  • Les législatives auront lieu les 12 et 19 juin prochains.
  • Depuis son départ de Matignon, en juillet 2020, Edouard Philippe ne cache plus ses ambitions présidentielles.
  • Mais les vélléités de l'ancien Premier ministre, notamment pour les législatives, agacent Emmanuel Macron et certains marcheurs.

C’est le « en même temps » à la sauce Edouard Philippe : soutenir Emmanuel Macron sans rien renier de ses ambitions personnelles pour 2027. L’ancien Premier ministre, qui a lancé son propre parti Horizons en octobre dernier, entend peser dans la future majorité présidentielle pour préparer la suite. Mais les velléités du maire du Havre et de ses soutiens agacent le président de la République et les marcheurs à quelques semaines des législatives prévues les 12 et 19 juin prochains.

« Sur le plan personnel, entre Macron et Philippe, c’est compliqué »

Depuis son départ de Matignon, en juillet 2020, Edouard Philippe joue par petits coups son destin personnel. Dans une interview à Challenges fin septembre, l’ex chef du gouvernement avait plaidé pour un report de la retraite jusqu’à 67 ans et « sonné l’alerte » sur la dette publique française. Ces critiques en creux de la fin de quinquennat étaient très mal passées au plus haut sommet de l’Etat. Pendant la campagne présidentielle, les divergences entre Emmanuel Macron et son ancien lieutenant ont été mis en sourdine. Une sorte de gentlemen's agreement qui s'est d'ailleurs illustré dans l'entre-deux tours avec une visite toute en courbettes du président-candidat au Havre, dans le fief du juppéiste

Mais les crispations entre les deux hommes ont redoublé aussitôt le scrutin terminé. « Sur le plan personnel, entre les deux, c’est compliqué. Et entre leurs entourages, c’est encore plus compliqué », souffle un cadre de La République en marche. Les tensions se concentrent désormais sur les législatives. Edouard Philippe a tué dans l’œuf le grand « parti unique », espéré par Emmanuel Macron, afin de mieux préserver son nouveau bébé.

« Philippe veut créer une machine de guerre pour éviter le syndrome Juppé, qui sans parti derrière lui, n’a jamais réussi à gagner la présidentielle », ajoute l’élu LREM. Cela passe d’abord par le scrutin de juin, pour lequel le maire du Havre espère bien se tailler une part de lion. Car pour obtenir le financement public, le mouvement doit présenter au moins cinquante candidats, qui devront obtenir plus de 1 % des voix chacun.

« Beaucoup ne veulent pas voir Edouard Philippe trop vite, trop fort »

Mais l’ambitieux Philippe viserait aussi un groupe de 30 à 40 députés dans la prochaine Assemblée. Ce qui ne serait pas du goût de l’Elysée. « Il me doit tout et il pense qu’on est égaux ? Il a fumé les vapeurs du port du Havre ? », aurait raillé, en privé, le chef de l’Etat, selon des propos presque trop gros pour être vrais rapportés par Europe 1. « Beaucoup ne veulent pas voir Edouard Philippe trop vite, trop fort », constate une députée LREM. Les marcheurs ne veulent pas d’un groupe Horizons trop puissant à l’Assemblée nationale. Car les grandes manœuvres pour la future présidentielle 2027 pourraient vite parasiter le second mandat d’Emmanuel Macron.

Alors, chez les marcheurs, on tente de sous-estimer le poids de l'homme politique préféré des Français. « Philippe, c’est combien de divisions ? Le président a été élu tout seul, c’est lui qui a fait tout le travail. Il n’a pas eu besoin de coup de pouce, comme c’était le cas en 2017 avec Bayrou. Je remarque d’ailleurs que dans la campagne, le ralliement d’Eric Woerth a fait plus de bruit que les sorties d’Edouard Philippe… », grince un poids lourd de la majorité. Les débauchages d’élus de droite par Emmanuel Macron pendant la campagne, et ceux à venir, minimisent aussi le rôle et l’influence d’Edouard Philippe et de ses amis dans la future majorité.

Certains marcheurs déplorent « l’esprit dégagiste » des proches de Philippe

L’intéressé a poussé un coup de gueule, ce mardi au bureau politique de son mouvement, après avoir été snobé par Emmanuel Macron et ses proches lors d’une réunion sur les législatives. « Je ne suis jamais tenu par un deal que je n’ai pas passé », aurait-il lancé, selon plusieurs participants. Le lendemain, il a discrètement rencontré le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, très proche du président, pour discuter d’un accord sur les élections à venir. Mais la tension reste palpable dans la majorité. Certains députés déplorent déjà « l’esprit dégagiste » d'Horizons, et appellent leurs nouveaux alliés à se faire eux-mêmes une place à l'Assemblée.

« Evidemment, il y a une cohérence à ce que Philippe participe à la future majorité. Mais il faut que ce soit un apport, un plus. Il y a des circo à aller chercher. C’est ce qu’on a fait, nous, en 2017 », insiste Erwan Balanant, député Modem du Finistère. « Certains collègues sont inquiets, car ils ont compris qu'il y avait des négociations sur leur dos. Or Ferrand avait été très clair sur Horizons : "les 230 circonscriptions qui ne sont pas détenues par la majorité présidentielle, c’est là que vous irez manger" », ajoute Anne Genetet, députée LREM d’Asie-Océanie-Europe orientale. « On a besoin d’élargir la majorité, pas de changer d'étiquette au sein de la majorité existante. On ne change pas un nom de baptême », ajoute la porte-parole du groupe. «La majorité présidentielle doit être la plus large possible, nous en serons des partenaires. Les négociations avec Horizon, ce n'est pas mon combat», balaie de son côté Olivier Becht, le président du groupe Agir à l’Assemblée (l’aile droite de la majorité).

Un cadre de La République en marche préfère, lui, relativiser les tensions actuelles. «On est dans des négociations pour les législatives, c'est normal. Mais une fois les pions placés sur l'échiquier, Edouard Philippe ne va pas pourrir Macron pendant cinq ans. Il n'y aurait aucun intérêt ». Pour l'inverse, ça semble bien parti.