Présidentielle 2022 : « Pas tout à fait un échec… » Comment analyser le score d’Eric Zemmour ?

PREMIER TOUR « 20 Minutes » a demandé à deux spécialistes d’analyser les 7,07 % obtenus par le candidat d’extrême droite au premier tour

Thibaut Chevillard
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Eric Zemmour, dimanche 10 avril 2022
Eric Zemmour, dimanche 10 avril 2022 — BERTRAND GUAY / AFP
  • Le candidat d’extrême droite Eric Zemmour est arrivé en quatrième position dimanche, au premier tour de l’élection présidentielle, avec près de 7,1 % des voix.
  • Les experts interrogés par 20 Minutes estiment que cet échec est parti dû aux thématiques portées par le candidat – notamment l'immigration et la sécurité – alors que les priorités des électeurs se portaient sur le pouvoir d'achat.
  • Mais, selon Jérémy Pelletier et Jean-Yves Camus, le score d'Eric Zemmour n'est pas tout à fait un échec. Explications.

Chez les soutiens d'Eric Zemmour, on a l’art de la formule. « C’est une défaite encourageante, mais au regard de l’élan populaire généré, on pouvait s’attendre à mieux », confie l’un d’eux à 20 Minutes. Il est vrai qu’avec 7,1 % des voix obtenues dimanche 10 avril 2022, le candidat d'extrême droite a raté son pari d’être présent au deuxième tour de l’élection présidentielle, qui verra Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’affronter dans les urnes. « Quand on regarde son score, on peut parler d’un échec, en tout cas d’une chute importante par rapport à ses ambitions et aux ambitions de son parti », note Jérémy Pelletier, directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès. « Surtout quand on voit de quelle manière le candidat et ses soutiens ont démarré la campagne, la médiatisation et la visibilité dont ils ont bénéficié, sans doute avec excès », ajoute-t-il.

Le polémiste, qui était crédité de 17 à 18 % des intentions de vote à la mi-octobre, a bâti sa campagne sur une seule thématique : « L’identité nationale, la lutte contre l’immigration et les questions liées à l’islam et à la religion », rappelle Jérémy Pelletier. « Ça a pu parler à son électorat mais c’était insuffisant pour tenir dans la longueur, alors qu’il y avait d’autres thématiques dans cette campagne. » L’ancien journaliste a, en particulier, fait l’impasse sur la question du pouvoir d’achat, pourtant l’une des principales préoccupations des Français. « Sur ce sujet, il s’est peu exprimé, il était considéré comme ni légitime, ni pertinent, ni crédible », souligne le directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès.

« Je ne sais pas comment il n’y a pas pensé »

Spécialiste des nationalismes et des extrémismes en Europe, le politologue Jean-Yves Camus observe, lui aussi, qu’Eric Zemmour « attache une importance secondaire à la question sociale ». « C’est une faute ! » En effet, observe le chercheur associé à l’Iris (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux), « le score de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon prouve que leur intuition était la bonne. »

A cette erreur de stratégie, il faut ajouter des prises de position pro-Poutine pleinement assumées alors que la Russie envahissait l’Ukraine, un manque d’empathie vis-à-vis des réfugiés ukrainiens, et les couacs successifs qui ont émaillé ses déplacements : un doigt d’honneur à Marseille en novembre dernier, des violences commises par certains de ses partisans contre des membres de SOS Racisme lors de son meeting à Villepinte en décembre, ou encore un fusil braqué par le candidat sur des journalistes au salon Milipol en octobre dernier… Sans oublier des propos misogynes et des soupçons d'agressions sexuelles qui ont pu dérouter une partie de l’électorat féminin, ainsi que  ses déboires judiciaires.

Eric Zemmour a aussi échoué dans son projet d'« union des droites ». Le candidat de l’extrême droite a certes réussi à obtenir le ralliement de quelques cadres LR – à l’instar de Guillaume Peltier, ancien numéro 2 du parti – et du Rassemblement national, comme le sénateur Stéphane Ravier ou l’eurodéputé Nicolas Bay. Il a bien  séduit une partie de l’électorat catholique conservateur, proche de la Manif pour tous. Mais, comme le montrent des chiffres publiés ce lundi par l’institut Ipsos, les ouvriers et les employés sont largement restés fidèles à Marine Le Pen. « Devenir président de la République, cela nécessite une base sociale plus solide que l’Ouest parisien et quelques bastions en banlieue, notamment dans les Yvelines, observe Jean-Yves Camus. Je ne sais pas comment il n’y a pas pensé. »

« Il a très peu d’élus avec lui »

Reste que le polémiste devance la candidate des Républicains, Valérie Pécresse ou le candidat des Verts, Yannick Jadot. « Si on fait le bilan, il est vrai que pour le candidat d’une formation émergente, qui s’est déclaré en novembre, ce n’est pas tout à fait un échec », souligne Jean-Yves Camus. « Quand on compare le score de Zemmour, nouveau venu sur la scène politique nationale, à celui des candidats issus de partis installés depuis longtemps, cela permet de relativiser » l’ampleur de sa défaite, complète Jérémy Pelletier. Contrairement à eux, qui ont obtenu moins de 5 % des suffrages exprimés, « il va pouvoir se faire rembourser ses frais de campagne ».

Mais au lendemain du premier tour, une question se pose : ce score va-t-il lui permettre d’exister durablement en politique ? « C’est difficile de s’installer dans la durée sans un accord avec un parti qui a un maillage beaucoup plus important que lui », poursuit le directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès. Et d’ajouter : « Il a très peu d’élus avec lui, de gens installés dans les territoires. Or, il faut une assise territoriale pour exister sur le long terme. Cela sera compliqué pour lui d’obtenir des députés, un groupe parlementaire, sans une alliance avec le Rassemblement national. Tout dépend de ce qui va se passer dans cet entre-deux tours et à l’issue du second. Il peut très bien n’y avoir aucun accord entre Zemmour et Marine Le Pen. Elle n’a aucun intérêt à s’afficher avec lui car, pour les électeurs de Mélenchon qui pourraient lui accorder leur vote, il est un repoussoir. »