Présidentielle 2022 : « La gauche n’a jamais gagné rassemblée derrière un seul pion », dit Fabien Roussel à « 20 Minutes »

INTERVIEW Le candidat du Parti communiste français a répondu aux questions de 20 Minutes à quelques jours du premier tour

Propos recueillis par Thibaut Le Gal
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Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de "20 Minutes" au siège du parti, à Paris, le 4 avril 2022.
Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de "20 Minutes" au siège du parti, à Paris, le 4 avril 2022. — Olivier Juszczak / 20 Minutes
  • Fabien Roussel est le candidat du Parti communiste français à la présidentielle 2022.
  • Le député du Nord a répondu aux questions de 20 Minutes lundi matin dans son bureau parisien.
  • Il défend un programme singulier à gauche et fustige l’appel au vote utile derrière Jean-Luc Mélenchon.

« Je ne veux plus d’une gauche qui déçoit. » Sur son agenda, Fabien Roussel raye les jours de campagne désormais derrière lui. « C’est mon petit plaisir », sourit-il. Le candidat du PCF nous a reçus lundi matin au siège du parti à Paris. Pouvoir d'achat, retraites, nucléaire, désunion de la gauche… A quelques jours du premier tour de la présidentielle, le communiste défend son programme, singulier à gauche, et torpille l’idée d’un vote utile pour Jean-Luc Mélenchon : « Il n’y a pas d’électeurs inutiles ! Je dis aux indécis "Votez pour vos idées !" »

Pourquoi n’êtes-vous pas favorable à la livraison d’armes en Ukraine ?

Tout doit être fait pour soutenir le peuple ukrainien mais aussi pour éviter l’embrasement. Il faut des pressions économiques plus fortes. Je regrette qu’on n’ait pas tout mis en œuvre pour peser sur Poutine et pour traquer les oligarques russes. Un exemple, les golden visas : dans l’Union européenne, on peut s’acheter un passeport européen. En 2020, 1.000 oligarques russes sont venus s’installer à Chypre pour planquer leurs avoirs dans les paradis fiscaux de l’Union européenne. Il faut s’attaquer à cette oligarchie, plutôt que risquer un embrasement généralisé du conflit. Je ne suis pas favorable à ce que demain, les Français, les Européens soient appelés à entrer dans une troisième guerre mondiale.

Sur l’affaire McKinsey, estimez-vous, comme d’autres candidats, que la justice doit être saisie ?

Elle l’est déjà par le Sénat [pour faux témoignage devant la commission d’enquête]. Il faut que la justice puisse aller jusqu’au bout. Je salue ici le travail des sénateurs communistes à l’origine de cette commission. Par ailleurs, comment peut-on confier en une année 1 milliard d’euros d’argent public aux cabinets de conseil pour savoir comment réduire les dépenses de santé, ou proposer un salaire au mérite pour les enseignants ? C’est la logique d’Emmanuel Macron, qui va de pair avec la suppression de l’ENA et de la haute fonction publique. Il fait le choix de transférer au privé des compétences qui sont normalement celles de l’Etat. C’est grave car jamais ça n’avait pris une telle ampleur.

Vous avez accusé le gouvernement de « complicité d’optimisation fiscale ». Pourquoi ?

Parce que ce gouvernement dit « si McKinsey n’a pas payé d’impôts, c’est immoral, mais c’est légal ». Mais c’est dégueulasse et honteux. Et si la loi le permet, alors il faut changer la loi ! Je me bats depuis des années justement pour demander que ceux qui réalisent des bénéfices en France payent des impôts dessus. Si on ne fait rien, alors on est complice.

Vous proposez de lutter contre l’optimisation fiscale. Mais comment fait-on pour obliger une multinationale à payer des impôts en France ?

On détermine d’abord les bénéfices faits en France. Que ce soit McKinsey, Peugeot, Amazon… Ils réalisent des bénéfices mais, par des systèmes d’optimisation fiscale, ils paient moins d’impôts qu’une PME. C’est du vol, du racket ! Donc mettons en place un prélèvement à la source sur les bénéfices des multinationales. On peut connaître leur chiffre d’affaires en France grâce à la TVA qu’elles payent. Donc on peut déterminer leur bénéfice et les taxer à la source.

Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de
Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de - Olivier Juszczak / 20 Minutes

Sur le pouvoir d’achat, vous proposez l’augmentation du SMIC à 1.500 euros net. N’est-ce pas un problème pour les PME-TPE ?

Pas si on les aide. Je veux soutenir les dirigeants de PME, les commerçants, les artisans parce qu’ils subissent aussi le poids des banques qui ne prêtent qu’aux riches. Je préfère arrêter les aides publiques à Amazon pour mieux les orienter vers les petits. Je baisserai donc leurs factures d’énergie et d’assurance et je proposerai des prêts bonifiés à taux négatifs pour les PME : quand elles emprunteront 100, elles rembourseront 80. A l’inverse, Macron, Pécresse ou Le Pen proposent la baisse ou la suppression des impôts de production, que payent aujourd’hui des grands groupes comme Amazon ou Google. C’est encore faire des cadeaux fiscaux. Mais pour quoi ? Pour payer le prochain voyage dans l’espace de Jeff Bezos ?

Selon une étude de l’OFCE publiée à la mi-mars, sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le pouvoir d’achat a grimpé de 0,9 % par an, soit environ 300 euros de plus chaque année…

Les retraites ou les salaires dont on me parle sur le terrain disent le contraire. Les quelques miettes qu’ont reçues certains Français ne compensent pas les hausses des factures que nous subissons et l’augmentation du coût de la vie. C’est pourquoi il est important d’augmenter les salaires, les retraites et baisser les factures. Lutter contre la vie chère, c’est la priorité des priorités.

Etant donné le vieillissement de la population française, repousser l’âge de la retraite n’est-il pas nécessaire pour maintenir le niveau des pensions ?

On devrait surtout profiter du progrès et de l’amélioration de la vie. Dans les discours, on nous parle des Ehpad. Mais enfin, à 65 ans, l’avenir, c’est pas l’Ehpad ! Après une vie au travail, on a envie de profiter… Comment prend-on en charge cet allongement de la durée de la vie ? En faisant cotiser ceux qui ne cotisent pas aujourd’hui : les revenus financiers, ceux issus de la spéculation, les dividendes. Cela représente 300 milliards d’euros par an. Avec une taxe à 11 %, on récupère plus de 30 milliards, ça finance largement la retraite à 60 ans avec un minimum de 1.200 euros comme je le propose.

Emmanuel Macron a annoncé vouloir descendre sous les 3 % de déficit en 2027 en cas de victoire. Craignez-vous la rigueur ?

Oui, et il promet déjà des mesures fiscales en direction des premiers de cordée, des plus riches. Et de l’autre côté, il annonce des mesures d’économies, avec 20 milliards sur le budget de l’Etat et des communes, 20 milliards ! Mais il va les prendre où, dans la poche du maire du village, dans nos hôpitaux, dans nos écoles ? Ces cures d’austérité ont déjà fait beaucoup de mal. On l’a vu pendant la pandémie. Au contraire, il faut investir dans les services publics en allant chercher ces 100 milliards d’euros par an qui manquent à cause de la fraude fiscale.

Sur la question énergétique, vous êtes le seul à gauche à défendre le mix énergétique comprenant du nucléaire. Est-ce une anomalie ?

Je le regrette. Mais j’assume pleinement le fait que nous allons devoir nous priver des énergies fossiles, charbon et pétrole. Il faut donc investir dans la production d’électricité décarbonée. Cela passe par les renouvelables et le nucléaire. Les deux, mon capitaine ! C’est indispensable, sinon on sera dépendant du gaz russe ou du gaz de schiste américain issu de la fracturation hydraulique, qui est interdite en France.

Yannick Jadot disait récemment que la filière nucléaire représentait « 17 milliards de gabegies » et pointait notre dépendance à l’uranium étranger…

Il parle de Flamanville et, s’il y a du retard et des surcoûts, c’est justement parce qu’on a abandonné cette filière. Hollande, puis Macron au début de son mandat, ont fait une croix sur le nucléaire, en oubliant d’investir dans la recherche et la formation. Il faut changer de braquet. Par ailleurs, nous avons aujourd’hui plusieurs décennies de matières premières d’uranium stockées à la Hague. Donc nous ne sommes pas dépendants, contrairement au gaz. Grâce au nucléaire, on produit l’électricité la moins carbonée et une des moins chères d’Europe. Le problème, c’est de l’avoir soumis à la concurrence du privé, c’est pour ça qu’on a besoin d’un service public de l’énergie. C’est ce que je porte, contrairement à Yannick Jadot.

Vous avez évoqué « la France des barbecues », qui aurait été abandonnée par la gauche. Que voulez-vous dire ?

Qu’une partie de la gauche a tourné le dos aux classes populaires, au monde ouvrier, à la ruralité, à nos campagnes, aux usines. Je le regrette profondément et je souhaite porter cette gauche populaire qui parle autant aux habitants des banlieues qu’aux habitants des campagnes, aux végétariens comme à ceux qui aiment la viande. Qu’on puisse manger moins de viande, mais de la bonne, de la Française. On a besoin d’investir dans cette alimentation française. C’est cette France-là que je veux incarner, le droit au bon et au plaisir pour tous. Qu’on arrête de punir les Français.

Il y a une forme de mépris à gauche pour les classes populaires ?

Mépris ou oubli, comme vous voulez. Mais j’ai ressenti dans cette campagne leur plaisir de retrouver enfin un discours qui leur parle. J’ai voulu parler du droit au bonheur, tout en maintenant nos objectifs climatiques. Il faut s’y tenir, mais sans contraindre. Moi, je suis pour tendre la main, pas pour tordre le bras. Ce n’est pas qu’une nuance, c’est important.

Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de
Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF) à l'éléction présidentielle, répond aux questions de - Olivier Juszczak / 20 Minutes

Jean-Luc Mélenchon fait la course en tête dans les sondages à gauche. Ne craignez-vous pas d’être le Taubira de 2022, celui qu’on accusera d’avoir fait perdre la gauche ?

Mais je la fais gagner, moi, je fais progresser la gauche ! Tous ceux que je vais convaincre en leur parlant de facture d’électricité, de nucléaire, de droit à une bonne alimentation… Je suis le seul à parler de ça. Oui, je défends ceux qui habitent dans la ruralité, qui n’ont pas d’autres choix que d’utiliser leur voiture. Je suis le seul, aussi, à gauche à avoir le permis, à conduire et à mettre le plein… [Il réfléchit] Bon je ne suis peut-être pas le seul, mais c’est ma vie ! Je suis député d’une circonscription rurale. Je suis le seul à ne pas être parisien en tout cas. Je veux parler à ceux qui ne croient plus en la politique. Et je serais responsable de quoi ? Pendant deux mandats, les communistes n’ont pas présenté de candidature à la présidentielle. Ça a fait progresser quoi ?

Il n’y a donc pas de vote utile à gauche ?

Il n’y a pas d’électeurs inutiles ! C’est la double peine, le vote utile. D’abord on ne vote pas pour ses idées. Ensuite, ça n’a jamais fait reculer l’extrême droite. Moi je dis aux électeurs, aux indécis, aux abstentionnistes : « Votez pour vos idées ! » Et je dis à ceux qui votent à l’extrême droite « Ne vous trompez pas de colère ! » Quand l’extrême droite est super haute en France, comme depuis quinze ans, ça a fait progresser quoi pour les ouvriers, pour les services publics ? Que dalle. En revanche, quand le Parti communiste pesait 15 %, ça changeait beaucoup de choses. On avait des conquêtes sociales et la gauche gagnait parce que nous, nous étions rassembleurs.

Donc la division de la gauche n’est pas un problème ?

La gauche, à chaque fois qu’elle a gagné, a pu le faire parce qu’il y avait de la diversité. C’est parce que Marchais [candidat PCF] a fait 15 % en 1981 que Mitterrand a pu l’emporter. La gauche n’a jamais gagné quand elle était rassemblée derrière un pion, quel qu’il soit. Ce qui est important, c’est le contenu. Parce qu’en 2012, François Hollande l’a emporté. Et qu’est-ce qu’on en retient ? Une gauche qui a déçu et qui a tourné le dos à ses espoirs. Eh bien, moi, je ne veux plus d’une gauche qui déçoit. Je veux une gauche qui donne envie, l’envie d’avoir envie. Voilà, je veux incarner ça jusqu’au bout.

Craignez-vous une victoire de Marine Le Pen au second tour ?

Je n’envisage jamais le pire parce que la déprime nourrit la déprime et l’espoir nourrit l’espoir. Donc je veux me battre pour cet espoir de changement. Tout ce que je représente dans cette campagne, tout ce que j’étais le seul à porter à gauche. Je veux incarner cette gauche qui rend hommage aux victimes de Charlie-Hebdo, qui défend le droit à la sécurité, qui défend le mix énergétique, l’alimentation saine et nos agriculteurs. Trouvez-en un autre à gauche qui coche toutes ces cases ! Je suis le seul…

Pensez-vous que les révélations de Mediapart, qui vous accuse d’emploi fictif lorsque vous étiez assistant parlementaire entre 2009 et 2014, ont pu enrayer votre dynamique ?

Non. Je ne pense pas, j’ai fait beaucoup de porte-à-porte, on ne m’en a jamais parlé.