Corse : Comment Emmanuel Macron a été rattrapé par ce dossier brûlant

BACKLASH Le revirement de l'exécutif vient de loin

Rachel Garrat-Valcarcel
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Jean-Guy Talamoni, Gilles Simeoni et Emmanuel Macron, en février 2018.
Jean-Guy Talamoni, Gilles Simeoni et Emmanuel Macron, en février 2018. — LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
  • Le gouvernement est désormais ouvert à discuter d’autonomie de la Corse avec les élus de l’île, a annoncé Gérald Darmanin, en totale contradiction avec l’attitude de l’exécutif depuis cinq ans.
  • Emmanuel Macron semble ainsi répondre aux troubles en Corse depuis l’agression d’Yvan Colonna en prison.
  • Mais le changement de climat politique est plus profond.

Edit du 22 mars 2022 : Yvan Colonna est mort lundi 21 mars, près de trois semaines après avoir été grièvement blessé par un de ses co-détenus à la prison d'Arles où il purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998 à Ajaccio. 

Vu du continent, le retournement de situation est acrobatique. Après avoir, pendant cinq ans, laissé en « vu » les demandes des nationalistes corses, voici que le ministre de l’Intérieur, envoyé par Emmanuel Macron, propose de discuter d’une « autonomie » de l’île d’ici la fin 2022. Sur fond d’importantes et parfois violentes manifestations de la jeunesse corse depuis l’agression dont a été victime Yvan Colonna en prison, le 2 mars. Pour parachever le tableau : le FLNC annonce dans un communiqué qu’il pourrait reprendre les armes, le jour de l’arrivée de Gérald Darmanin sur l’île. L’affaire est d’importance : le ministre de l’Intérieur devait rester deux jours, il y restera finalement trois au vu des « sollicitations, qui sont nombreuses ».

Sous pression, le gouvernement lâche-t-il donc finalement du lest ? « C’est la plus mauvaise façon de gérer le problème. Pourtant nous avions averti, nous avons fait des propositions… Mais [le gouvernement] a biaisé, il a fait comme si ce n’était pas le problème, malgré les résultats des élections », se lamente le député de Haute-Corse, Jean-Félix Acquaviva. Car la réouverture du dossier corse a été, avant tout, électorale. En 2015, lors des élections territoriales, une liste nationaliste l’emporte pour la première fois. Fort de sa victoire historique l’année précédente à la mairie de Bastia, Gilles Simeoni prend la tête de l’exécutif corse, mais sans majorité absolue. Le succès nationaliste se confirme aux législatives de 2017 : ils raflent trois des quatre sièges de l’île.

« Un rendez-vous manqué »

Pour les premières élections à la nouvelle collectivité unique de Corse, fin 2017, Gilles Simeoni fait, dès le premier tour, l’union des autonomistes et des indépendantistes et obtient la majorité absolue. C’est à ce moment-là que la situation se raidit. Emmanuel Macron et Edouard Philippe, alors Premier ministre, chargent la ministre de la Cohésion des Territoires, Jacqueline Gourault, du dialogue avec les élus corses. Dialogue qui va tourner court : en février 2018, Emmanuel Macron fait un long discours à Bastia. « Faire réussir la Corse dans la République, c’est avant tout régler les problèmes du quotidien », déclare le président. Outre une inscription de la Corse dans la Constitution – qui n’aboutira pas – le président privilégie l’aménagement du territoire et considère que le problème n’est pas institutionnel : comme il n’y a pas d’argent magique « il n’y a pas de République magique ».

« Ce discours est un très mauvais souvenir. C’était une démonstration de force disproportionnée », juge le député Acquaviva. La fouille au corps des élus nationalistes à l’entrée est plutôt mal passée, aussi. « Le discours était rude, voire méprisant », reconnaît André Fazi, maître de conférences en science politique à l’université de Corse. Mais ce « rendez-vous manqué » l’a été des deux côtés, poursuit-il : « Après leur victoire de décembre 2017, les nationalistes ont pensé que la chose était acquise, qu’avec leur légitimité démocratique, Emmanuel Macron était obligé de céder. Ils ont été très peu diplomates. » Les contacts sont rompus, Jean-Félix Acquaviva dénonçant même une « attitude belliqueuse de l’Etat », notamment dans la gestion du cas Colonna.

Le paysage a changé

La situation n’est toutefois pas restée figée depuis quatre ans, « l’écosystème politique a largement bougé », note Jean-Félix Acquaviva. Les députés nationalistes corses se sont mués en lobbyistes de l’autonomie à l’Assemblée nationale. Le député insoumis Eric Coquerel confirme : « Force est de constater que, trois élections de suite, une écrasante majorité des Corses s’est prononcée pour l’autonomie. Les nationalistes ont bougé en nous prouvant qu’ils avaient choisi la voie du dialogue et de la démocratie, ça nous a amenés à bouger. » Résultat, le député Acquaviva estime aujourd’hui qu’il y a une « convergence suffisamment large pour modifier la Constitution. » A gauche et même parfois à droite.

Arrive l’étincelle Colonna, les manifestations et le gouvernement qui lâche du lest sur le statut de « détenus particulièrement signalés » des membres du commando qui a tué le préfet Erignac en 1998. En se montrant ouvert a une discussion institutionnelle, le gouvernement paraît subir les événements, pour Jean-Félix Aquaviva : « Ils sont mis à l’épreuve ! ». André Fazi est, lui, plus modéré : « Le gouvernement est peut-être en position de faiblesse et donne l’impression bizarre de répondre aux manifestations. Mais auraient-elles eu le même poids sans la légitimité démocratique qui existe en arrière-plan ? »

De l’avis du politologue, Emmanuel Macron a, au cours des dernières années, voulu temporiser « pour voir si le succès électoral de 2017 se confirmait ». « Après tout, créer une exception dans la Constitution, comme on le lui demande, c’est risqué ! » L’engouement dans les urnes s’est confirmé : en 2021, Gilles Simeoni a à nouveau conquis une majorité absolue à l’Assemblée de Corse… mais sans les indépendantistes, avec qui le président de la République ne voulait pas discuter.

A Paris, la porte n’était donc plus totalement fermée, les événements des dernières semaines l’ont enfoncée. Reste qu’Emmanuel Macron doit, à moins d’un mois de la présidentielle, assumer un nouveau revirement radical par rapport à son début de mandat : sur les retraites, sur le nucléaire et maintenant sur la Corse.