Présidentielle 2022 : « La trahison est indissociable de la conquête du pouvoir », estime l'historien Jean Garrigues

INTERVIEW Alors que Marine Le Pen connaît de nombreuses défections dans cette campagne présidentielle, retour sur les célèbres trahisons avec l’historien spécialiste de la Ve République Jean Garrigues

Propos recueillis par Thibaut Le Gal
Marine Le Pen et Nicolas Bay, illustration.
Marine Le Pen et Nicolas Bay, illustration. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • L’eurodéputé RN Nicolas Bay a été démis de toutes ses fonctions au sein du parti mardi soir.
  • Le désormais ex-porte-parole de Marine Le Pen est accusé de « trahison » par les responsables du Rassemblement national, qui le soupçonnent d’avoir transmis « depuis des mois des éléments stratégiques et confidentiels » à Eric Zemmour.
  • De Jacques Chirac à Emmanuel Macron en passant par Edouard Balladur et Eric Besson, la trahison en pleine campagne est « une arme politique » utilisée de longue date, rappelle l’historien Jean Garrigues, auteur de La République des traîtres. De 1958 à nos jours (Tallandier).

Nouvel épisode cette semaine dans la guerre entre Marine Le Pen et  Eric Zemmour. L’eurodéputé Nicolas Bay, porte-parole de la candidate  RN, a été mis au ban du parti mardi soir, accusé  de « trahison » et de « sabotage » au profit de la campagne d’Eric Zemmour. L’intéressé a réfuté ces accusations, indiquant qu’il déposerait plainte pour diffamation contre le RN. Depuis quelques mois,  la présidentielle est jalonnée de trahisons dans les différents camps. Une constante politique, pour l’historien Jean Garrigues, auteur de La République des traîtres. De 1958 à nos jours (Tallandier) et qui publiera en mars La tentation du sauveur, histoire d’une passion française (Payot).

Jean Garrigues en 2019 (illustration)
Jean Garrigues en 2019 (illustration) - Jacques BENAROCH/SIPA

Cette lutte entre Marine Le Pen et Eric Zemmour vous rappelle-t-elle la trahison de Bruno Mégret au détriment du Front national de Jean-Marie Le Pen en 1999 ?

C’est un peu différent, car il y avait une frustration interne : le vizir Mégret voulait prendre la place du calife Le Pen, alors qu’Eric Zemmour est extérieur au RN. Mais ce n’est pas sans lien car il y avait aussi une divergence stratégique. Bruno Mégret souhaitait rapprocher le FN d’une droite populaire, ce qui ressemble à la volonté d’union des droites d’Eric Zemmour. Aujourd’hui, beaucoup de cadres RN le rejoignent car ils sont persuadés de l’échec à venir de Marine Le Pen et dessinent à terme une recomposition politique,  avec l’arrivée probable de Marion Maréchal.

La trahison n’est pas chose nouvelle en politique…

C’est un classique depuis l’Antiquité. La plus célèbre des trahisons remonte à la Rome antique, quand Brutus trahit son père adoptif Jules César et le tue. La trahison est indissociable de la conquête du pouvoir, c’est une arme redoutable. On la voit dans tous les systèmes, tous les régimes. C’est très spectaculaire en France car on a une hyper personnalisation de la Ve République, et donc des combats de personnalités.

La morte di Cesare. Photomontage assumé.
La morte di Cesare. Photomontage assumé. - cc

Même le général de Gaulle a été trahi ?

Pas directement, mais le général de Gaulle a eu ce sentiment de trahison quand Georges Pompidou, son ex-Premier ministre, déclare en janvier 1969 qu’il se verrait bien postuler à la présidence de la République. En vérité, le vrai divorce date d’un an plus tôt, lorsque Georges Pompidou joue le premier rôle dans la gestion de mai 68, qui avait dépassé le général de Gaulle. A ce moment-là, il y a eu une sorte de rivalité entre les deux hommes, et une forme de rancœur du général.

Est-ce qu’on peut gagner la présidentielle sans trahir ?

Ça me paraît impossible. Il n’y a qu’un seul trône pour énormément de prétendants. Ca se vérifie d’ailleurs dans les élections locales mais cela reste plus spectaculaire pour la présidentielle, car les gratifications sont plus hautes. Les postes ministériels peuvent motiver et incitent aussi à ce type de trahison. Le cas le plus frappant, c’est la trahison de Jacques Chirac en plein milieu de la campagne 1974, avec son « appel des 43 », qui torpille la campagne de Jacques Chaban-Delmas, pourtant le candidat de son parti, l’UDR, pour soutenir Valérie Giscard d’Estaing dont il deviendra le Premier ministre.

La trahison politique se double-t-elle parfois de trahison affective ?

Oui, mais il faut se méfier des apparences. Jacques Chirac et Edouard Balladur n’ont en réalité jamais été « des amis de trente ans », comme l’a dit le Chirac. Le prétendu pacte de confiance signé entre les deux et rompu par Balladur pour la campagne de 1995 est beaucoup moins clair que l’a affirmé ensuite Chirac. La question de la trahison repose parfois sur une forme de mythologie, créée après coup – ici, par les chiraquiens, pour réévaluer la performance de l’homme élu à l’Elysée après avoir été abandonné par tous. On remarque que cette stratégie de victimisation, qui a très bien fonctionné par Jacques Chirac, est aujourd’hui reprise par Marine Le Pen.

Certaines trahisons surviennent parfois très tardivement dans la campagne…

La trahison d’Eric Besson est la plus spectaculaire. En 1974, Jacques Chirac ne change pas de camp, contrairement au socialiste, qui après avoir été responsable du chiffrage du projet de Ségolène Royal, rejoint Nicolas Sarkozy après le premier tour [il s’était mis en retrait de la campagne PS en février]. Il finira ministre de son ancien adversaire, mais ce n’était d’ailleurs pas le seul à trahir Ségolène Royal en 2007. Une grande partie des dirigeants critiquait alors la candidate PS, y compris son compagnon de l’époque, François Hollande.

Parfois, certains se refusent à voir la trahison arriver. On se souvient de François Hollande face aux ambitions d’Emmanuel Macron…

Il y avait une forme d’aveuglement et de  péché d’orgueil de la part de François Hollande. Il n’imaginait pas qu’Emmanuel Macron, qu’il avait promu, puisse le trahir. Pourtant Manuel Valls l’avait averti car il sentait le danger venir. Il sera d’ailleurs finalement la principale victime de la candidature d’Emmanuel Macron.

 Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy en janvier 1995
 Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy en janvier 1995 - REUTERS/STR

Est-ce qu’en politique, on peut se remettre de l’image du traître ?

Ca dépend. Jacques Chirac s’en est très vite remis, il était Premier ministre de Giscard, ça l’a installé dans le paysage politique français et il a pris le pouvoir sur sa famille politique. Comme Nicolas Sarkozy. Il était la figure du traître après avoir quitté Chirac pour Balladur en 1995 mais il est ensuite devenu le patron de la droite. C’est plus difficile pour Eric Besson ou Manuel Valls [qui n’a pas soutenu le vainqueur de la primaire PS Benoît Hamon en 2017], mais l’ex Premier ministre avait théorisé les deux gauches irréconciliables et se sentait lui-même trahi par les frondeurs et les hamonistes. Les trahisons sont parfois des révélateurs, des armes dans une compétition politique et révèlent en réalité des divergences de fond.