Anna Cabana, Vincent Bolloré… Faut-il craindre plus qu’avant une collusion entre médias et politique ?

MELANGE DES GENRES A l’approche de l’élection présidentielle, l’influence des médias sur le choix des électeurs est sujette à débat. Mais la proximité entre journalistes et politiques ne date pas d’hier

Xavier Regnier
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Vincent Bolloré, auditionné au Sénat, concentre entre ses mains de nombreux médias.
Vincent Bolloré, auditionné au Sénat, concentre entre ses mains de nombreux médias. — ISA HARSIN/SIPA
  • Mardi 18 janvier, la journaliste Anna Cabana a animé un débat sur i24 News, portant sur la polémique impliquant Jean-Michel Blanquer, qui n’est autre que son mari. Le lendemain, Vincent Bolloré, patron de Canal + et du groupe Vivendi, était auditionné par le Sénat sur la concentration des médias.
  • A l’approche de l’élection présidentielle, la proximité entre journalistes et politiques fait l’objet de nombreuses critiques, plusieurs médias étant régulièrement accusés de faire le jeu de tel ou tel candidat.
  • Pour les experts interrogés par 20 Minutes, les liens entre politique et médias sont anciens, mais ont pris une nouvelle forme, dangereuse pour la démocratie, avec la « peopolisation » des politiciens et des médias d’opinion déguisés en chaînes d’information en continu.

Grand moment de déontologie journalistique ce mardi, quand la journaliste Anna Cabana, mariée depuis quelques jours au ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer, anime un débat sur… la polémique « Blanquer à Ibiza ». De quoi relancer, commentaires moqueurs et acerbes sur les réseaux sociaux en prime, le débat sur la proximité entre politiques et médias. Quelques heures plus tard, le rire jaune se réprimait à peine plus facilement devant Vincent Bolloré, jurant devant le Sénat ne « jamais faire de politique »  avant un (faux ?) lapsus sur Eric Zemmour.

Ces deux scènes ont beau tourner autour de personnalités déjà régulièrement critiquées pour entretenir le flou entre politique et médias, il convient pour le monde journalistique de se regarder un peu le nombril pour faire l’état des lieux. Surtout à quelques mois de l’élection présidentielle. A quel point le lien entre les deux est fort et trouble ? Est-ce pire qu’avant ? Quel danger peut représenter une telle collusion ? 20 Minutes s’est entouré d’experts pour répondre à ces questions.

La mainmise du politique sur les médias, de Richelieu à Mitterrand

« Il n’y a pas une seule période où il n’y a pas de lien fort » entre politique et média en France, assène l’historien Fabrice d’Almeida, vice-président de l’université Paris II Panthéon-Assas, rappelant les prémices des journaux en France. « La gazette de Théophraste Renaudot a été créée avec l’appui de Richelieu », alors principal ministre de Louis XIII. Dans les premiers temps de la République, politiques et journalistes sont souvent une seule personne, comme Adrien Hébrard, patron du Temps et sénateur.

Plus près de nous, l’ORTF est l’exemple le plus flagrant et admis de mainmise du politique sur l’information. Mais les temps changent et avec la réforme de 1982 sur la communication audiovisuelle, « l’affaire Elkabbach ne peut plus se reproduire », continue l’historien. En 1981, le journaliste avait été écarté de la présentation sur Antenne 2 après l’élection de François Mitterrand, jugé trop proche du président sortant, Valéry Giscard d’Estaing.

La télé sans couleur politique ?

La liberté acquise par la télé n’empêche pas les politiques d’avoir encore des idées derrière la tête. Ainsi, la gauche se lance dans « une stratégie de création de chaînes » entre 1982 et 1986, notamment « une sixième chaîne, musicale », qui doit séduire « les jeunes, pour qu’ils votent socialiste ». Mais la télé perd en couleur politique dans les années 1990. Signe de cette indépendance, Nicolas Sarkozy exige la tête d’Arlette Chabot au retour d’un voyage à New York en 2009 après un échange musclé : Patrick de Carolis, PDG de France Télé, tient bon.

« Le cas Bolloré est nouveau », signale Christian Delporte. Lui aussi « rit » de la défense du patron de Canal, estimant qu’il porte un « projet politique » amenant « un mélange des genres et un conflit d’intérêts » à l’antenne. « Est-ce que les journalistes de CNews peuvent parler de Vincent Bolloré ? », demande-t-il. Ceux de Capital, magazine du groupe Prisma Media racheté par le patron de Canal, n’en ont en tout cas pas parlé depuis le mois de juin,  selon Emmanuel Vire, secrétaire général du syndicat SNJ-CGT.

Peopolisation et couples

Mais la relation entre politiques et médias prend une autre forme. Dès la campagne de 2007, « on assiste à une forme de peopolisation des deux candidats, qui ont une vie privée mouvementée », souligne la sémiologue Virginie Spies. Niveau vie privée, la maîtresse de conférences à l’université d’Avignon cite les nombreux couples, publics, « toujours entre homme politique et femme journaliste » : DSK avec Anne Sinclair, Arnaud Montebourg et Audrey Pulvar, Jean-Louis Borloo et Béatrice Schönberg…

Des relations qui ne datent pas d’hier qui sont à même, selon elle, de « donner l’impression d’une connivence dans les lieux de pouvoir », à l’origine des reproches des gilets jaunes ou des antivax « contre les "merdias" à la solde du gouvernement ». « La distance est plus importante aujourd’hui qu’il y a soixante ou soixante-dix ans », tempère Christian Delporte, historien spécialiste en histoire politique, « sur 35.000 journalistes, il y en a 50 qui ne jouent pas le jeu ». Le problème, c’est que ce sont « les plus en vue », d’où une certaine confusion.

« Ça a le goût et l’odeur de l’info, mais ça n’en est pas »

Virgine Spies se méfie, elle, de cette « peopolisation » des politiques, qui amène aussi à une dépolitisation, à « les considérer comme des personnes comme les autres », et, in fine, à « voter pour des gens parce qu’ils sont sympas ». On se rappelle par exemple de  Marine Le Pen et ses chats dans l’émission de Karine Le Marchand. C’est l’heure de « l’infotainement », de personnalités qui « font leur trou chez Hanouna » et se lancent en politique, ou inversement (Laurence Sailliet, Fabrice di Vizio). Mais aussi d’une « netflixisation » des codes de la communication politique, explique la sémiologue Elodie Laye Mielczareck, autrice d’Anti Bullshit aux éditions Eyrolles. Elle cite « la photographie d’Emmanuel Macron, sur fond noir, avec le slogan écrit en rouge », ou « la mise en scène rétro mais cinématographique du clip d’ Eric Zemmour » pour illustrer ce phénomène.

Un changement initié par la TNT, selon Fabrice d’Almeida, avec l’explosion du nombre de chaines et donc de programmes. Avec un concept nouveau et capable de maintenir le téléspectateur en haleine à toute heure : l’info en continu. Or, « Cnews est une chaîne d’opinion », la majorité de son temps d’antenne étant réservé « à des chroniqueurs » plutôt qu’à de l’information, selon Virginie Spies. « Ça a le goût et l’odeur de l’info, mais ça n’en est pas », achève-t-elle. « Ça capte l’attention de l’opinion qui n’écoute plus que ça et fini par partager la vision du média en lequel il a confiance. Or, la démocratie​ c’est le débat, s’informer par des sources différentes », met en garde Christian Delporte.