Présidentielle 2022 : Comment reconnecter les citoyens avec les responsables politiques ?

PARTICIPATION Face à la désaffection d’une grande partie de la population pour la classe politique, des initiatives émergent pour tenter de recréer du lien et inciter les gens à aller voter

Nicolas Camus
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Anne Hidalgo en visite à Vaulx-en-Velin, le 15 janvier 2022.
Anne Hidalgo en visite à Vaulx-en-Velin, le 15 janvier 2022. — KONRAD K./SIPA
  • A 90 jours du scrutin, tous les sondages annoncent une abstention encore plus haute que lors des dernières élections présidentielles.
  • Le résultat d’une désaffection de la population pour le personnel politique, plus que d’un désintérêt pour le débat public et l’avenir du pays.
  • Face à ce constat, de nombreuses initiatives émergent pour tenter de reconnecter les citoyens à la classe dirigeante, notamment à travers la démocratie participative.

A moins de trois mois de l’élection présidentielle, les mises en garde se multiplient face à une candidate plus en forme que jamais :   l’abstention. En 2017, déjà, un quart des électeurs ne s’était pas déplacé pour choisir entre  Emmanuel Macron et  Marine Le Pen au second tour, du jamais-vu depuis la France de Pompidou. La tendance pour 2022 n’est pas meilleure, puisqu’ils seraient un tiers à envisager sérieusement de rester au chaud le 10 avril prochain et ainsi offrir à la Ve République un record dont elle se passerait bien. Un décrochage encore plus marqué chez les jeunes : comme le soulève la première vague de notre baromètre publiée ce mercredi*, seuls 45 % des 18-30 ans projettent d’aller voter lors du premier tour.

Désabusés

Depuis le temps, les causes commencent à être connues. En vrac, des propositions jugées inadéquates, des doutes sur la sincérité des candidats et candidates ou le sentiment que l’identité du futur président ne changera pas grand-chose à son quotidien – ce qu’expriment 52 % des jeunes dans notre baromètre. Le désintérêt guette et rend notre démocratie souffreteuse. Pour contrer cette tendance, des initiatives affleurent ici et là. Elles sont très diverses mais guidées par une problématique commune : comment reconnecter les citoyens et les responsables politiques qui les gouvernent ?

Premier élément, les Français ne seraient pas moins concernés par la chose politique. Juste désabusés. « Les gens sont prêts à débattre, à s’investir. S’ils ne le font plus – notamment par le vote – c’est peut-être parce qu’on ne débat pas des bons sujets et de la bonne façon », estime Aurélien Delpirou. Cet agrégé de géographie vient de publier, avec Frédéric Gilli, professeur à l’Ecole urbaine de Sciences Po, un atlas intitulé 50 cartes à voir avant d’aller voter (édition Autrement).

La France est en déclin ? C’était mieux avant ? La politique ne peut plus rien ? Les deux auteurs répondent à ces questions mille fois entendues lors de ces dernières années passées à écumer la France à travers des réunions de concertation ou des conseils de quartier – que ce soit dans de grandes villes ou des bourgs de 800 habitants – « avec des données objectives des sciences sociales et d’instituts de statistiques ».

L’essor de la démocratie participative

Leur but est de « donner des grilles de lecture autres que celles rabâchées par les candidats », résume le chercheur, sur des thèmes « indispensables mais qui nous paraissent invisibilisés dans l’espace public, les médias et les discussions politiques ». « Ce que l’on entend dans la campagne nous semble très éloigné des préoccupations relevées sur le terrain et très faux », appuie Aurélien Delpirou.

Dans les territoires s’organisent d’ailleurs de plus en plus d’expérimentations de démocratie participative, afin de renouer le lien entre habitants et élus. « C’est une tendance qui n’est plus marginale », note Katharina Zuegel, co-directrice de Décider ensemble, un think tank visant à diffuser la culture de la participation citoyenne.

Si le grand débat national et la  Convention citoyenne sur le climat lancés par  Emmanuel Macron durant son quinquennat sont de bons exemples de ce qui peut se faire à grande échelle, la grande majorité des initiatives, en matière de participation citoyenne, se déroule au niveau local. Les collectivités territoriales (communes, départements, régions) ouvrent le débat à leurs administrés pour « trouver de nouvelles idées ou dégager un consensus entre des avis très divers, par exemple sur le réaménagement d’un espace public », illustre Katharina Zuegel.

Place des Terreaux, à Lyon, lors d'un rassemblement de plusieurs citoyens militants de la Primaire Populaire le 15 janvier.
Place des Terreaux, à Lyon, lors d'un rassemblement de plusieurs citoyens militants de la Primaire Populaire le 15 janvier. - ROMAIN DOUCELIN/SIPA

Dans ce domaine, les outils numériques a ouvert une nouvelle ère, celle des « civictech ». Un terme un peu barbare qui désigne les organismes qui ont recours à la technologie – plateformes de débats, budgets participatifs, etc. – pour favoriser les relations entre les citoyens et le pouvoir. « L’essence du problème est là : les décisions publiques se prennent à huis clos, avec une minorité d’acteurs qui ne représentent pas la diversité des attentes et des connaissances. Aujourd’hui, avec le numérique, on peut presque auditionner la France entière pour prendre une décision. Il faut en profiter », estime Cyril Lage, l’un des pionniers en la matière.

Après s’être fait la main avec un premier projet baptisé « Parlement & citoyens » en 2013, il a fondé la start-up Cap collectif, qui a servi à l’organisation du grand débat national en 2019, à la consultation pour la loi Pacte ou à la co-construction de la loi pour une République numérique. « On a réalisé une consultation sur trois semaines à laquelle 20.000 personnes ont participé, décrit-il. A son issue, le gouvernement a modifié son projet de loi pour y inclure quatre nouveaux articles et 80 modifications liées aux contributions des participants. La consultation peut avoir un réel impact. »

Une certaine idée de la politique

Si la démocratie participative n’en est qu’à ses débuts, et qu’il n’y a pas encore d’études sur ses retombées en termes de taux de participation à une élection ou de confiance envers les élus, elle essaime tout de même une certaine idée de la pratique politique. « Elle montre que les citoyens sont capables d’entendre que la France est engagée dans des dynamiques complexes, qu’il y a des recompositions en cours partout, dans la société, les modes de production, de consommation, qu’il y a impératifs climatiques. Il faut les écouter », martèle Aurélien Delpirou. « On est dans une vraie dynamique de fond », ajoute Cyril Lage

Des ONG et associations comme A voté ou  Les engagés prennent également leur part dans cette réappropriation du débat politique par la base. Elles s’adressent notamment aux plus jeunes, organisent des débats internes ou des rencontres avec des décideurs publics pour les inciter à s’intéresser à la politique. Le nom de l’initiateur des Engagés vous dira peut-être quelque chose. Grégoire Cazcarra est celui qui a créé l’application Elyze, qui propose, sur le principe de Tinder, de « swiper » des propositions de candidats pour savoir avec lequel on « matche » le plus. Un immense succès depuis son lancement début janvier.

« Notre génération s’agace de la langue de bois, veut de la spontanéité », dit l’étudiant de 22 ans à nos confrères du Monde. Pour aller encore plus loin, il a écrit un livre intitulé Aux urnes ! Comment convaincre vos proches d’aller voter, à paraître le 23 février chez Librio. Plus efficace que France 2, qui va changer la formule de son émission politique phare, Elysée 2022, pour y intégrer plusieurs présentateurs maison bien connus du grand public afin d’attirer encore plus de téléspectateurs ? Peu importent les leviers, au fond. Dans cette campagne, tous les moyens sont bons pour capter le public le plus large possible.

*Baromètre #MoiJeune 2022 OpinionWay – 20 Minutes – Ouest France – Journaux de Loire réalisé du 5 au 13 janvier sur un échantillon de 1.026 personnes représentatif de la population française de 18 à 30 ans, selon la méthode des quotas.