Avec ses vacances à Ibiza, « Jean-Michel Blanquer a failli à son devoir d’exemplarité »

INTERVIEW Ariane Ahmadi Kermanshahani, spécialiste de la communication politique, revient pour « 20 Minutes » sur l’indignation que suscitent les vacances à Ibiza de Jean-Michel Blanquer

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
— 
Jean-Michel Blanquer est en pleine tempête médiatique à la suite de la révélation de son séjour à Ibiza par Médiapart
Jean-Michel Blanquer est en pleine tempête médiatique à la suite de la révélation de son séjour à Ibiza par Médiapart — Philippe LOPEZ / AFP
  • Le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer était à Ibiza au moment de révéler le nouveau protocole sanitaire dans les écoles le dimanche 3 janvier, selon les révélations de Médiapart lundi.
  • Une information qui n’a pas manqué de susciter l'indignation, le ministre assurant même ce mardi regretter la « symbolique » de ces vacances sur l’île espagnole.
  • Même s’il n’a rien fait d’illégal, Jean-Michel Blanquer a manqué à sa fonction et a écorné son image, affirme Ariane Ahmadi Kermanshahani, spécialiste de la communication politique et de la communication de crise.

Lundi, Médiapart a révélé que le ministre de l’Education  Jean-Michel Blanquer se trouvait  à Ibiza le dimanche 3 janvier, au moment de révéler le changement de protocole à l’école pour la rentrée du lendemain. Des vacances qui passent très mal alors que cette modification de dernière minute avait déjà  un brin agacé les enseignants et les parents. Cette indignation doit tout au « devoir d’exemplarité » qu’est censé remplir une personnalité publique et au « sentiment de mépris » ressenti par les Français, selon les mots d’Ariane Ahmadi Kermanshahani. Avec son langage aussi fleuri que pointu, la conseillère en communication politique et communication de crise au sein du cabinet Only Conseil revient sur le  #IbizaGate.

Le séjour de Jean-Michel Blanquer à Ibiza suscite l’indignation. Pourtant, le ministre de l’Education n’a rien fait d’illégal. Comment expliquer cette réaction épidermique ?

En termes de communication politique, la question de la légalité est majeure mais insuffisante. Effectivement, Jean-Michel Blanquer n’a commis aucune infraction. Mais au-delà de la légalité, il y a la question de l’exemplarité. Toute personne publique – star de la chanson, sportif, journaliste, politique, etc. – doit se conformer dans son image à la fonction qu’elle occupe dans la société et à l’idée qu’on s’en fait. Avec cette affaire, il y a rupture dans cette image. Jean-Michel Blanquer a failli à son devoir d’exemplarité

Mais Ibiza n’explique-t-il pas à elle seule la polémique ?

Ibiza, pour tout un chacun renvoie à la jet-set, la décadence, la frivolité et l’argent indécent. Pour un ministre, c’est le pire endroit à choisir. En plus d’avoir choisi ce lieu bien connoté, Jean-Michel Blanquer a choisi de quitter la France en période de crise. Cela accroît l’idée d’un politique méprisant. Cette thématique était déjà particulièrement incarnée chez Emmanuel Macron et son gouvernement, pendant les  « gilets jaunes », avec les petites phrases en série ou récemment encore lorsque Emmanuel Macron a déclaré son  envie « d’emmerder » les non-vaccinés. Or, être déçu par vos gouvernants est tolérable, mais pas le fait de se sentir méprisé.

Le tout dans un contexte de coronavirus et de privation pour les Français…

Qu’est-ce que la crise sanitaire pour les Français ? C’est la contrainte non souhaitée. Les Français estiment qu’ils ont appliqué correctement les consignes sanitaires, jusqu’à faire des sacrifices pour leur vie privée. On parle de 92,8 % de Français de plus de 12 ans vaccinés, de confinements très respectés, d’une absence d’émeutes, etc. Pendant ce temps, un ministre en exercice aurait choisi un aménagement de télétravail à Ibiza. Or, dans l’image collective, Ibiza, ce sont les vacances, pas le travail à distance !

Ce scandale ramène aussi au protocole sanitaire des écoles, qui avait déjà agacé enseignants et parents avant même « la révélation d’Ibiza ». De quoi en remettre une couche ?

Disons-le, ce scandale surgit en parallèle d’une bourde politique :Changer le protocole sanitaire à la dernière minute, qui plus est la veille de la rentrée, en annonçant en plus l’exclusivité dans un journal payant. Ibiza ou non, il y avait déjà là une faute. Avec l’île en plus, la bourde préexistante est aggravée. Quand on travaille dur et qu’on souffre, comme c’est le cas des enseignants, du personnel scolaire mais aussi des parents d’élèves, on a besoin de savoir que notre décisionnaire souffre aussi et n’est pas en train de se la couler douce. Là, avec Ibiza, le reproche « Jean-Michel Blanquer n’a pas assez travaillé sur le protocole sanitaire » est renforcé.

 Ibiza, pour tout un chacun renvoie à la jet-set, la décadence, la frivolité et l’argent indécent. Pour un ministre, c’est le pire endroit à choisir. »
 

Le Parisien, qui a publié l’interview, a choisi une photo de Jean-Michel Blanquer installé dans son ministère. Cette dissonance entre l’image publiée et la réalité a aussi beaucoup choqué…

Il y a rupture de confiance et le sentiment de s’être fait flouer, à la fois par le ministre et par le média. C’est terrible côté communication de crise, car la confiance est rompue médiatiquement et politiquement.

Le ministre pourrait-il démissionner ?

Jean-Michel Blanquer était déjà très impopulaire et le reproche principal qui lui était fait – être coupé du personnel scolaire et le mépriser – est renforcé par le scandale d’Ibiza et ce sentiment de contrainte à géométrie variable. Il était aussi accusé de s’être montré incompétent et insouciant en ce qui concerne la santé des enfants ou le protocole sanitaire. Ce sentiment a également empiré après cette affaire. La position du ministre devient extrêmement délicate. Mais la France est en crise, il y a une élection présidentielle, c’est injouable de changer un ministre de l’Education nationale. Dans une telle période, il y a une prime à la continuité et à la stabilité, les gens n’ont pas envie de révolution.

Et Emmanuel Macron est-il affaibli par cette affaire ?

Jusque-là, Emmanuel Macron et son exécutif avaient à peu près réussi à faire en sorte que l’action d’un ministre ne cristallise pas toute la colère et fasse ressortir tout ce qui va mal dans son champ de compétences. Là, les professeurs, à bout, sont descendus dans la rue, avant même le scandale Ibiza. Pour la première fois du quinquennat, il y a une colère légitime et visible de cette profession. Le président avait déjà à gérer la séquence « emmerder les non-vaccinés ». Le cocotier avait déjà été secoué, il n’avait pas besoin de ça en plus.

 On a besoin de savoir que notre décisionnaire souffre aussi et n’est pas en train de se la couler douce. »
 

Dans l’imaginaire des Français, Emmanuel Macron avait plutôt été un bon gestionnaire de crise. Bien sûr, la population a conscience que tout n’a pas été parfait, mais il y avait le sentiment que le pays a échappé au pire et ne s’en sort pas si mal, ou pas moins bien qu’avec un autre.

Avec ce scandale, Emmanuel Macron se retrouve attaqué et affaibli dans sa position de gestionnaire de crise et de présidentiable. Il renvoie l’image de quelqu’un qui ne sait pas tenir ses ministres et qui crispe les Français. Le risque étant, en plus, que le mouvement de colère évolue dans les deux prochaines semaines, alors qu’il y a un agenda politique à respecter. Cela pourrait retarder ses plans pour se rendre peu à peu candidat à l’élection.