Présidentielle 2022 : « On n’achète que l’essentiel… » Le pouvoir d’achat, préoccupation des Français invisible dans la campagne

REPORTAGE Dans le contexte actuel de forte hausse des prix, la thématique trône en tête des sujets « dont on ne parle assez » dans cette campagne, selon les Français

Nicolas Camus
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Les prix ont augmenté en moyenne de 2,8% sur l'année 2021, selon les chiffres de l'Insee (photo d'illustration prise dans un magasin Carrefour, le 9 novembre 2021).
Les prix ont augmenté en moyenne de 2,8% sur l'année 2021, selon les chiffres de l'Insee (photo d'illustration prise dans un magasin Carrefour, le 9 novembre 2021). — ROMAIN DOUCELIN/SIPA
  • L’indice des prix à la consommation a augmenté de 2,8 % en 2021, notamment en raison de l’explosion du coût de l’énergie.
  • Résultat, un pouvoir d’achat en berne pour les Françaises et les Français, qui aimeraient entendre davantage les candidats à l’Elysée sur le sujet.
  • Ici et là naissent toutefois des initiatives, souvent au niveau local, pour aider les consommateurs à réduire leurs factures.

A Villejuif (Val-de-Marne),

Saliha dépasse à bon pas la station Louis-Aragon, terminus de la ligne 7 du métro. Autant pour se réchauffer que pour ne pas trop traîner en route. Il est déjà 11h15, en ce mercredi matin, et elle doit se rendre à pied au supermarché Carrefour de Villejuif, le long de la D7, cette grande artère qui descend vers Rungis et Orly avant de se jeter dans l’autoroute du soleil. « Il y a Monoprix plus près, mais c’est devenu trop cher pour nous », explique-t-elle, emmitouflée dans sa capuche.

En arrêt maladie depuis deux ans, cette femme de 58 ans n’a plus de revenus depuis cinq mois. En attendant que son dossier ne se débloque, elle ne peut plus compter que sur les quelque 950 euros de retraite de son mari pour faire vivre le foyer. Les courses se résumeront au strict minimum. « On ne fait jamais de plein, dit-elle. On n’achète que l’essentiel, de l’huile, des pommes de terre, quelques surgelés, du sucre. Mais là, tout a augmenté et on doit faire encore plus attention, sinon on ne peut pas s’en sortir. » Et tant pis pour la qualité. Saliha sait qu’elle achète « souvent des produits pas très bons pour la santé ». « Pas le choix », regrette-t-elle.

L’envolée des prix de l’énergie

Saliha n’est pas la seule à se plaindre d’une baisse de son pouvoir d'achat. Sur le parking du centre commercial, Nadia est en train de ranger son charriot. Du genre organisée, elle a comparé les prix, fait attention aux promotions et utilisé des bons de réduction qui lui ont permis d’économiser 30 euros. « Tout a augmenté, c’est fou », souffle cette maman de deux enfants, qui se rend également chez Lidl et au marché de Rungis pour dégonfler la facture. Elle en a maintenant pour environ 250 euros par semaine pour nourrir le foyer. Et côté électricité, ça s’est emballé. « On paye 600 euros pour deux mois, c’était 450 l’année dernière. On est en maison, mais bien isolés et on n’a pas augmenté notre consommation. »

Tout le monde a constaté cette envolée, confirmée par les chiffres de l’Insee : le prix de  l’énergie a augmenté de 18,6 % entre décembre 2021 et décembre 2020. « Cela s’explique principalement par la hausse du prix du pétrole. Après un point bas en avril 2020, il est très fortement remonté et affecte le prix de l’essence, du fioul, du gaz et de l’électricité », détaille Hervé Péléraux, économiste à l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques). L’énergie est ainsi responsable pour moitié de la hausse générale des prix de 2,8 % encore observée en décembre.

Une thématique inaudible

Vitale, la thématique du pouvoir d’achat reste toutefois, selon Saliha, Nadia et des millions de Français, absente des débats en ce début de campagne présidentielle. Malgré le pas si lointain  mouvement des « gilets jaunes ». Dans toutes les enquêtes d’opinion, ce sujet est toujours le premier cité parmi ceux « dont on ne parle pas assez ». Entre le  Covid-19, l’entrée en campagne  d’Eric Zemmour et la primaire de  LR,  les débats tournent en rond depuis des semaines. « J’ai l’impression qu’on ne parle que d’immigration et de sécurité », se désespère Nadia.

Une manifestation des gilets jaunes à Paris, en décembre 2018.
Une manifestation des gilets jaunes à Paris, en décembre 2018. - Sameer Al-Doumy / AFP

Les candidats ont certes esquissé des pistes pour améliorer l’ordinaire de la population. Marine Le Pen se pose en « candidate en pouvoir d’achat » grâce à quelques mesures phares comme l’abaissement de la TVA à 5,5 % sur les carburants et l’énergie.  Jean-Luc Mélenchon promet une loi d’urgence sociale qui « contiendrait notamment le blocage des prix de l’énergie, du carburant et des produits alimentaires ».  Yannick Jadot et  Anne Hidalgo proposent une hausse du salaire minimum, quand  Valérie Pécresse entend « augmenter dans les cinq ans les salaires net inférieurs à 2,2 Smic [soit 2.800 euros] de 10 %, hors inflation ».

« Question taboue »

Le sujet reste toutefois assez inaudible, y compris parce que les prétendants à l’Elysée le savent périlleux. Les deux experts en communication Robert Zarader et Samuel Jequier le qualifient même, dans une tribune publiée par Le Monde en décembre, de « serial killer électoral ». Et de souligner que « la hausse des salaires est la question taboue qui fait trébucher les candidats à l’élection présidentielle depuis le début des années 2000 ».

« Il y a une partie de l’inflation sur laquelle un gouvernement peut avoir prise, observe Hervé Péléraux, avec des chèques énergie, un blocage des prix du gaz et de l’électricité ou une baisse des taxes. Mais ces mesures permettraient d’atténuer les effets de l’inflation, pas de répondre à la mécanique inflationniste elle-même, qui est créé par le marché. »

Le Premier ministre Jean Castex avait promis en septembre l’instauration d’un « bouclier tarifaire » afin de bloquer les prix du gaz et de limiter la hausse de celui de l’électricité à 4 % en février 2022. Une mesure confirmée vendredi par le ministre de l’Economie Bruno Le Maire, assurant que la hausse aurait, sinon, été de 35 %. Un bon point pour le futur candidat  Emmanuel Macron ?

Achats groupés

Certains n’ont pas attendu ces coups de pouce pour s’organiser et tenter de limiter la casse. L’un des moyens de plus en plus utilisé pour baisser les factures est de regrouper des consommateurs afin de mieux négocier les prix. Le concept est en vogue depuis quelques années, porté par des associations. Désormais, cela se passe au niveau des villes, avec le concours d’entreprises spécialisées comme Wikipower.

Leader dans le secteur de l’énergie, elle a été créée à partir de ce postulat de départ : le marché s’est libéralisé depuis 2007, mais les gens s’y perdent complètement. « On vient à la rencontre des habitants, on répond à leurs questions, puis on en rassemble le plus grand nombre possible et on adresse un cahier des charges à tous les fournisseurs pour qu’ils nous fassent la meilleure offre possible », expose Etienne Jallet, président de la branche France, ouverte en 2016.

La ville de Tarare (Rhône) a eu recours à ses services l’année dernière. Résultat, « un gain de pouvoir d’achat de 150 à 160 euros par an en moyenne pour les habitants », revendique le dirigeant, « avec en plus un prix fixe sur le gaz pendant trois ans ». Le coup parfait, signé par chance en mars, juste avant l’envolée des tarifs. Quentin Thévenon, directeur de cabinet du maire, a piloté ce projet. Devant cette réussite appréciée des administrés, il réfléchit à étendre le principe à d’autres domaines, dans le cadre d’une « Maison du pouvoir d’achat » ouverte l’an dernier.

« On n’attend rien des candidats à la présidentielle »

« On veut quelque chose de pragmatique, qui permette de faire des économies et qui s’adresse au plus grand nombre, décrit-il. Nous ne sommes qu’au début du système. On voit que ça marche, qu’il y a de la demande. On ne s’interdit rien. » Un réseau de villes intéressées par cette démarche est en train de se constituer. Leçon principale : plus que l’État, la commune, même avec des moyens plus limités, représente « le bon échelon pour échanger et réintroduire de la confiance » avec une population asphyxiée par le coût de la vie, estime Quentin Thévenon.

Les candidats à la présidentielle ont du boulot pour convaincre. « On n’attend rien d’eux », murmure Saliha, l’air las. « Si demain il y en a un qui déclare qu’il va travailler pour le pouvoir d’achat, pour les retraites, avec des mesures claires et réalistes, je voterai pour cette personne », glisse Nadia au moment de monter dans sa voiture. Elle se retourne une dernière fois : « Mais pour l’instant, je ne la vois pas. »