Présidentielle 2022 : Le drapeau tricolore hissé toujours plus haut

SYMBOLE Les réactions de tous bords à son absence à côté du drapeau européen sous l'Arc de Triomphe semblent confirmer l'idée d'une réhabilitation du drapeau bleu, blanc, rouge chez les politiques, et dans la société de manière générale

Nicolas Camus
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Le drapeau français, outil indispensable de toute bonne campagne électorale.
Le drapeau français, outil indispensable de toute bonne campagne électorale. — Richard BOUHET / AFP
  • Pour marquer le début de la présidence française de l’Union Européenne le 1er janvier, le gouvernement a décidé, la semaine passée, de remplacer le drapeau français par le drapeau européen sous l’Arc de Triomphe.
  • Aux critiques attendues de la droite et de l’extrême droite se sont mêlées celles d’une partie de la gauche, appuyant la thèse de la réappropriation de ce symbole national par tout un pan de la société ces dernières années.
  • La campagne de 2022 pourrait bien faire franchir une étape supplémentaire à cette tendance de fond.

Au train où vont les choses, on l’aura bientôt oublié mais le drapeau français restera, dans nos petits cœurs d’observateurs, l’objet de la première chicanerie de cette  année présidentielle. Son remplacement par le drapeau européen sous l’Arc de Triomphe, le 31 décembre, pour marquer  le début de la présidence française de  l’UE, le lendemain, a déclenché  une polémique ridicule ou passionnante, selon les points de vue. En tout cas, du nôtre, très symbolique.

Que Valérie Pécresse ait été la première à flinguer pour   satisfaire la base « ciottiste » de LR, suivie de près par  Marine Le Pen et  Eric Zemmour pour dénoncer « un attentat à l’identité de notre patrie » (selon les mots de la candidate du Rassemblement national), c’était entendu. En revanche, l’écho apporté par les candidats de gauche, notamment  Jean-Luc Mélenchon et  Fabien Roussel, était moins prévisible. Il laisse flotter l’idée selon laquelle la droite n’aurait plus le monopole de l’étendard bleu, blanc, rouge. Et qu’on serait en train de franchir une étape supplémentaire dans la réhabilitation du drapeau tricolore en cours depuis quelques années chez les politiques.

Un symbole délaissé peu à peu par la gauche

« C’est une démarche électorale, tempère Raphaël Delpard, auteur de La fabuleuse histoire du drapeau français (éditions Marie B). Il y a chez les Français une peur souterraine liée à tous les bouleversements auxquels ils assistent, renforcée par le  contexte sanitaire. Le drapeau est un moyen de se rassurer, de se dire qu’on n’est pas seuls. Les politiques l’ont compris. »

Hérité de la Révolution de 1789 et de l’union des couleurs du roi (blanc) et de la ville de Paris (bleu et rouge) – selon la version officielle de l’Elysée, car d’autres existent sur l’origine du bleu (la couleur de la chape de Saint-Martin remise à Clovis au VIe siècle) et du rouge (la « grande interrogation » des  vexillologues, selon Raphaël Delpard) –, le drapeau tricolore est devenu, au fil de la Ve République, l’apanage des partis de droite. Ce qui a sans doute détourné une partie de la population de ce symbole. « Si la droite utilise tant le drapeau tricolore, c’est aussi parce que le bleu ne s’est jamais imposé et que la gauche a longtemps délaissé les trois couleurs au profit du seul rouge », notait en 2017 l’historien Bernard Richard, auteur des Emblèmes de la République (CNRS éditions), dans Libération.

Valérie Pécresse lors de son premier meeting de campagne, le 11 décembre 2021 à la Mutualité.
Valérie Pécresse lors de son premier meeting de campagne, le 11 décembre 2021 à la Mutualité. - Jacques Witt/SIPA

A gauche, personne ne se l’explique vraiment. « C’est en effet curieux, observe l’ancien ministre socialiste Jean-Louis Bianco. La Marseillaise et le drapeau sont liés à la Révolution française, que l’on peut qualifier plutôt de gauche que de droite. Je ne sais pas pourquoi la gauche les a un peu abandonnés. » En 2007, il était aux premières loges quand Ségolène Royal, dans la dernière ligne droite de sa campagne, avait  lancé la reconquête avec une proposition iconoclaste. Un drapeau dans chaque maison et la Marseillaise entonnée dans le salon pour se réapproprier « ces symboles trop longtemps laissés à l’extrême droite et au Front national ».

Son co-directeur de campagne rembobine : « Ce n’était pas de l’opportunisme. Cela provenait de sa conviction profonde, liée à son histoire personnelle, que la patrie est quelque chose d’important qui ne doit pas être abandonnée à certaines dérives. » Dès le début de son aventure présidentielle, elle avait vérifié les connaissances de son équipe sur l’hymne national. « Heureusement pour nous, elles dépassaient le refrain et le premier couplet ! », sourit Jean-Louis Bianco.

Le drapeau de la Libération rendu plus de 60 ans après

A l’époque, une bonne partie de la gauche s’était étranglée en découvrant ces propositions. « Tout sauf une surprise », assure l’actuel président de l’association Vigie de la laïcité, qui tacle « la paresse intellectuelle, le dogmatisme, à gauche comme à droite », sur ces questions. « La proposition de Ségolène Royal était sans doute un peu excessive, mais elle avait raison sur le fond. On devrait avoir, à l’école, un cours d’éducation civique sur ce qu’est le drapeau français », juge l’auteur Raphaël Delpard, qui a observé « avec stupéfaction un certain désintérêt des gens pour le drapeau » lors de séances de dédicace ou de colloques autour de son ouvrage.

Si les idées de Royal n’ont jamais été reprises, l’étendard tricolore est ressorti du placard dans les années 2010. Un événement survenu dans un village ardéchois l’a d’abord installé en ouverture des JT. L’immense drapeau accroché le 25 août 1944 sous l’Arc de Triomphe lors de la Libération de Paris, qui avait disparu le lendemain, réapparaît. Histoire rocambolesque, c’est un soldat américain qui l’avait ramené en guise de souvenir et conservé au fond d’une armoire pendant plus de 60 ans. Il a finalement atterri dans les mains du maire de Chandolas, Alain Mahey, en 2009, par l’intermédiaire d’un voisin installé à New York.

« Agiter le drapeau pour un beau cadrage caméra ne suffit pas »

L’édile a ensuite pris contact avec la mairie de Paris pour organiser une restitution en bonne et due forme.  Elle a eu lieu le 18 septembre 2010, avec tambours, trompettes et vétérans les larmes aux yeux. « C’était une journée extraordinaire. Ce que je retiens, vraiment, c’est l’émotion procurée par ce drapeau », clame Alain Mahey, particulièrement sensible à la polémique du week-end dernier. « Je suis très attaché au drapeau », dit-il, s’excusant presque. « Je ne suis pas nationaliste, je ne suis pas au Rassemblement national. Ses militants le défendent comme s’il leur appartenait, mais il appartient à tous les Français. »

Le fameux drapeau, hissé sur la façade de la mairie de Chandolas le 18 septembre 2010.
Le fameux drapeau, hissé sur la façade de la mairie de Chandolas le 18 septembre 2010. - PHILIPPE MERLE / AFP

Quelques années plus tard, c’est François Hollande, homme de gauche, qui le sort de sa traditionnelle place dans la foule des meetings pour le dresser derrière lui lors de son discours de victoire, le 6 mai 2012, à Tulle. Ni Jacques Chirac ni Nicolas Sarkozy ne l’avaient fait avant lui. Et aujourd’hui, difficile d’imaginer, pour qui se veut présidentiable, une prise de parole sans bleu, blanc, rouge en arrière-plan. « On le voit davantage, mais ça devrait être plus profond que ça, nuance Jean-Louis Bianco. Ça devrait être le signe d’une pensée politique qui s’affirme sur la France et sur l’Europe. Agiter le drapeau bleu-blanc-rouge pour un beau cadrage caméra ne suffit pas. »

Question d’image ou pas, il n’a pas échappé aux hommes et femmes politiques que le drapeau recèle un vrai attachement. Au cours des dernières années, les moments extrêmes, comme les attentats en 2015 ou la victoire des Bleus au  Mondial de football en 2018, l’ont révélé. « C’est un moyen simple et efficace de montrer notre appartenance et notre fierté, de célébrer les évènements historiques, festifs ou tragiques de notre pays », note Nathan, lecteur de 20 Minutes ayant répondu à notre appel à témoignages.

« Il est redevenu un emblème populaire »

« Il est moins connoté "extrême droite" aujourd’hui. Sa plus grande utilisation dans la société au sens large est le fait le plus marquant de ces dix dernières années pour nous », note Gaëlle Colaert-Doublet, directrice générale de l’entreprise Doublet, leader français de la fabrication de drapeaux. 

Depuis peu, des enseignes de grande distribution ou de sport lui passent des commandes. Preuve que la demande est là. « Le drapeau est redevenu un emblème populaire », estime l’entrepreneuse. La politique n’y est pas hermétique. La première livraison pour un meeting est partie ces derniers jours. Certainement pas la dernière d’ici au 24 avril.