Coronavirus : En voulant « emmerder » les non-vaccinés, Emmanuel Macron souhaite « remuer le cocotier »

INTERVIEW Pour Alexandre Eyries, enseignant-chercheur HDR en Sciences de l’Information et de la Communication, le langage utilisé par Emmanuel Macron dans son interview au « Parisien» « est une manière de montrer que c’est lui le maître des horloges et le maître à bord »

Emmanuel Macron lors de son interview de mercredi soir sur TF1.
Emmanuel Macron lors de son interview de mercredi soir sur TF1. — LUDOVIC MARIN / AFP
  • Dans un entretien au Parisien parue mardi, Emmanuel Macron a déclaré être décidé à « emmerder » les non-vaccinés « jusqu’au bout » en « limitant pour eux, autant que possible, l’accès aux activités de la vie sociale ».
  • Des propos qui ont provoqué la fureur de l’opposition, entraînant, une nouvelle fois, la suspension de l’examen du projet de loi sur le pass vaccinal à l’Assemblée nationale, dans la nuit de mardi à mercredi.
  • Pour Alexandre Eyries, enseignant-chercheur HDR en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne, « l’utilisation d’un langage plus relâché » permet à Emmanuel Macron « de montrer qu’il n’est pas très éloigné du peuple ».

Trois semaines tout juste après son mea culpa sur ses déclarations, qui ont pu donner de lui l’image d’un homme arrogant,  Emmanuel Macron est-il en train de retomber dans ses travers ? Dans  un entretien accordé au Parisien, mardi soir, le chef de l’Etat a déclaré être décidé à  « emmerder » les non-vaccinés « jusqu’au bout » en « limitant pour eux, autant que possible, l’accès aux activités de la vie sociale ».

« Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie », a expliqué le président de la République. Des propos qui ont suscité la colère de l’opposition, entraînant une nouvelle fois la suspension de l’examen du texte de loi sur le pass vaccinal à l’Assemblée nationale, mardi soir. Cette déclaration était-elle calculée ? Quel impact va-t-elle avoir ? Quelle stratégie se cache derrière ? Pour le comprendre, 20 Minutes a interrogé Alexandre Eyries, enseignant-chercheur HDR en sciences de l’information et de la communication, spécialisé dans la communication politique, à l’Université de Bourgogne, auteur de La communication politique 3.0 (Universitaires De Dijon Eds, mars 2021) et Anthropolitweet (ISTE Ed., mai 2021).

La déclaration du chef de l’Etat est-elle calculée ?

On est en précampagne électorale, donc oui, je pense qu’elle est calculée. Elle est destinée à mettre un coup de pied dans la fourmilière. Il avait déjà dit « moi, je suis celui qui parle cash » ; c’est cette politique du parler cash, d’être brut de décoffrage. En même temps, c’est un appel à la responsabilité collective : il y a des gens qui refusent obstinément de se vacciner, c’est à cette frange qu’il s’adresse. Emmanuel Macron a très clairement dit que s’il fallait les emmerder, il irait jusqu’au bout.

Cette formule peut choquer, mais elle vient, je le répète, alors que nous sommes en précampagne. Il ne s’est pas déclaré, il y a la menace Pécresse et Zemmour… C’est une manière de montrer que c’est lui le maître des horloges et le maître à bord. Il dit « Vous ne voulez pas ? Eh bien je vais vous y contraindre ». Il veut aller vers la coercition. On sait que la France est un pays de frondeurs, dès qu’il y a des règles, les Français adorent les contester, les contourner. Mais là, c’est la santé des Français qui en jeu.

Quel va être l’impact de cette phrase ?

Je pense que ça va redescendre rapidement. Dans deux ou trois semaines, on n’en parlera pas. C’est une manière de remuer le cocotier politique. Ça choque, ça sidère, ça interroge, mais c’est le lot de la communication politique d’être beaucoup plus dans le happening et dans les petites phrases que dans les vrais projets politiques. Mais sur le fond, il n’a pas dévié de sa ligne, il y a une constante : le but, c’est toujours d’encourager massivement les Français à se faire vacciner pour sortir de cette situation.

Qu’en est-il de son mea culpa de décembre ?

On a presque l’impression qu’il retombe dans ses travers. Mais en même temps, on lui a reproché d’être jupitérien. Là, il revient en arrière, il veut réaffirmer le caractère sacré de la fonction présidentielle, montrer qu’il est le maître des horloges, celui qui impose le rythme et le tempo. Dans ce genre de déclaration, on sent revenir sa haute conception de la fonction présidentielle.

Les sorties de Sarkozy et Hollande ont décrédibilisé la figure présidentielle. Emmanuel Macron, lui, souhaite représidentialiser la fonction, remettre des rituels. Il ne revient pas à une posture jupitérienne car il communique beaucoup avec les médias, mais c’est une manière de montrer que le « bateau France » est dans la tempête, qu’il tangue mais qu’il y a un capitaine à bord qui tient la barre.

Mais à l’inverse de sa conception de la fonction présidentielle, cette phrase ne va-t-elle pas devenir son « Casse-toi, pauvre con » à lui ?

Cela peut l’être, mais je ne pense pas. Il y a déjà eu des déclarations avant, comme un « pognon de dingue ». La vie politique française est habituée à des sorties, des punchlines, je pense que ça sera assez vite oublié. Il y aura sans doute d’autres choses qui viendront recouvrir cette déclaration.

La stratégie est-elle de s’appuyer sur les vaccinés pour mettre la pression sur les non-vaccinés ?

Sa stratégie, ce n’est pas forcément de « taper » sur les non-vaccinés, il veut ramener les gens dans le rang, ramener les Français à la raison en leur montrant que les vaccinés ont fait le choix de la responsabilité individuelle mais aussi collective, dire « c’est la seule solution pour revenir à la vie, à la vie à la française ».

L’idée est aussi de s’appuyer sur la loi du nombre, sur le phénomène de masse, celui des vaccinés. Il ne reste qu’une poignée d’irréductibles Gaulois, mais malheureusement, elle est très appuyée par des personnalités politiques, des people, qui sont écoutés, qui portent une parole antivax. Emmanuel Macron cherche aussi à s’attirer les bonnes grâces des vaccinés, qui eux ont joué le jeu et ne comprennent pas pourquoi d’autres personnes ne le jouent pas.

Ce terme « emmerder » est-il choquant dans la bouche d’un président ?

Il est choquant, oui. Evidemment, ça fait tache, ça dénote un petit peu dans un cursus Science Po, Ena, haut fonctionnaire. Mais en même temps, on se rend que c’est un homme comme les autres, cela contribue à humaniser le personnage du technocrate, très lisse, qui est dans le contrôle, qui maîtrise son image.

Cela rompt-il avec l’image traditionnelle du langage d’un président ?

Il y a un effet « Obama et Trudeau ». Ce sont des personnalités qui sont des produits de leur époque, de leur génération. Aujourd’hui, le langage et la posture se sont relâchés. Emmanuel Macron est souvent perçu comme le candidat des riches, le prétentieux, le président des milliardaires, une image qui lui colle à la peau. Utiliser un langage plus relâché lui permet de montrer qu’il n’est pas très éloigné du peuple, de la manière de parler des Français, qu’il colle à son époque.

Cette tradition de la « punchline » à toutes les sauces, elle est là depuis quelques années. Les petites phrases sont faites pour faire parler, pour provoquer des remous, et ça marche. Une méthode plus brut de décoffrage, ça peut marcher, car ce n’est pas simple de gouverner la France, qui a une tradition de fronde. Cela le fait descendre de sa tour d’ivoire, le ramène au niveau du peuple.