Présidentielle 2022 : Eric Zemmour « se place comme l’homme providentiel qui va essayer de rétablir l’âge d’or »

INTERVIEW Pour « 20 Minutes », Benjamin Tainturier revient sur l'annonce de la candidature d'Eric Zemmour. Selon le spécialiste de la droite radicale, le candidat à l'Elysée a voulu dans sa vidéo « défendre une espèce d’image de France immémoriale »

Propos recueillis par Manon Aublanc
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Eric Zemmour a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2022 dans une vidéo diffusée le 30 novembre 2021.
Eric Zemmour a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2022 dans une vidéo diffusée le 30 novembre 2021. — Thomas SAMSON / AFP
  • Dans une allocution diffusée mardi sur sa chaîne YouTube, Eric Zemmour a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle de 2022, pour que les Français « se sentent de nouveau chez eux ».
  • « J’ai décidé de me présenter à l’élection présidentielle » , a annoncé solennellement le polémiste d’extrême droite, en lisant son texte dans un micro d’époque. Une mise en scène rappelant celle de l’appel du général de Gaulle du 18 juin 1940.
  • Rythmée par le deuxième mouvement de la 7e symphonie de Beethoven, l'annonce officielle était accompagnée d'une vidéo aux accents nostalgiques mêlant extraits de films ou de journaux télévisés, images de violences urbaines ou d'archives du « pays de Notre-Dame-de-Paris et des clochers », du Concorde et de l’Arc de Triomphe.

Assurant vouloir « sauver » la France, le polémiste d'extrême droite, Eric Zemmour, a officialisé, ce mardi, sa candidature à l'élection présidentielle de 2022 lors d’une allocution filmée d’une dizaine de minutes relayée sur les réseaux sociaux. « J’ai décidé de me présenter à l’élection présidentielle », a annoncé l’ex-éditorialiste, en lisant son texte dans un micro d’époque, réminiscence de l’appel 18-Juin. Scènes de violences urbaines, références à Jeanne d’Arc, à Louis XIV, à Johnny ou à Georges Brassens ont également essaimé le discours d’Eric Zemmour. Mais de quelle France le tout fraîchement déclaré candidat à l’Elysée a-t-il voulu dresser le portrait ? Pour comprendre, 20 Minutes a interrogé Benjamin Tainturier, doctorant au Médialab de Science Po, spécialiste de la droite radicale.

Quelle est cette France qu’a défendue Eric Zemmour durant l’annonce de sa candidature ?

Dans sa vidéo, Eric Zemmour parle des « exilés de l’intérieur ». C’est le premier point. Cette expression définit bien les personnes à qui il s’adresse, c’est une formule qui a été utilisée pendant le mouvement des « gilets jaunes ». Elle synthétise bien son public, elle est assez large pour pouvoir embrasser et rassembler tout un tas de personnes, de catégories. L’expression reprend également la rhétorique qu’Eric Zemmour utilise depuis le début, c’est-à-dire celle de la bataille contre l’immigration, du « on n’est pas chez soi dans son propre pays », il veut que la France récupère son statut de nation.

Le deuxième point, c’est que finalement, il ne s’adresse pas à une France particulière, mais à « l’objet France ». Depuis le début, quand on pointe les erreurs d’Eric Zemmour, on le contredit en utilisant des statistiques, des données, mais il n’en a rien à faire. Il défend une espèce d’image de France immémoriale, avec les cathédrales, les Poilus de 1914 et les références à Charles De Gaulle, Jean Gabin ou encore Charles Aznavour.

Il y a quelque chose de l’imaginaire français qui dépasse les partis, Eric Zemmour veut se séparer de la droite ou de la gauche. »

Mais de quoi rêve-t-il exactement ?

Eric Zemmour rêve de convaincre les gens que le faisceau de tous les problèmes, c’est l’immigration, c’est le point d’intersection de tous les problèmes, pas seulement de la sécurité. Il positionne l’immigration non pas seulement comme un enjeu pour la sécurité, mais aussi pour l’économie. L’immigration est une clef de lecture, même pour l’économie. Pour lui, la France n’est plus un grand pays, car elle est traversée d’immigrés, il explique que si les classes populaires sont au chômage, c’est parce que les immigrés prennent leurs boulots. D’ailleurs, pour ça, il utilise les références à Charles de Gaulle, synonyme aussi de grandeur industrielle, avec le Concorde par exemple, et donc de grandeur nationale.

Pourquoi défend-il ces valeurs ?

On ne peut pas vraiment savoir. Est-ce que c’est par opportunisme, parce qu’il a trouvé une fenêtre de discours qu’il estime délaissé, ou est-ce qu’il y croit personnellement ? Dans sa grande interview accordée en octobre 2021 à Thinkerview, Eric Zemmour a expliqué qu’il était un amoureux de la France, un véritable passionné. Mais je ne saurais vous dire.

Il semble alors être nostalgique. Mais de quoi ?

Paradoxalement, Eric Zemmour n’est pas nostalgique d’une époque précise, il est nostalgique du « pays ». C’est un mot qui revient sans cesse, chargé de sens. Il est nostalgique d’une forme identifiée de ce qu’est la France, d’un imaginaire. Il y a un mythe très important qui revient souvent, c’est celui de l’âge d’or, c’est constamment dans la rhétorique de la droite radicale, c’est mis au service d’un discours sur le déclin. Il se place comme l’homme providentiel qui va essayer de rétablir l’âge d’or, mais c’est un mythe politique.

De Gaulle, Gabin, La Fontaine… Pourquoi a-t-il utilisé toutes ces références ?

Ce sont des personnes qui comptent pour l’imaginaire français, des spectres qu’on mobilise au service d’un discours, des personnages de grandeurs politiques, artistiques, culturelles. Il veut montrer aussi que ce n’est pas qu’un combat politique. Il y a quelque chose de l’imaginaire français qui dépasse les partis, il veut se séparer de la droite ou de la gauche. Il l’entend dans le sens : « La France est grande, pourquoi ? Parce que c’est la France », c’est un discours qui fonctionne, la France a enfanté Jean Gabin, Charles de Gaulle, le Concorde. Et puis, ce n’est peut-être pas un hasard si la vidéo sort le même jour que la Panthéonisation de Joséphine Baker, il y a une façon de rétablir son propre Panthéon à lui.

Quels électeurs Eric Zemmour espère-t-il toucher ?

Il veut séduire tout le monde. On lui a reproché de ne pas réussir à séduire les classes populaires, mais en parlant du chômage ou des services publics, il leur parle. Il explique que dans les services publics, à l’école, dans les commissariats, on voit la réalité de la France, celle qu’on ne reconnaît pas, dont on se sent dépossédée. Utiliser ces références, ces lieux, c’est une façon d’aller vers les classes populaires. Il y a aussi la forme qui joue. Il s’adresse au peuple, à la nation. En se mettant seul devant un micro, qui s’inspire très largement de l’appel du 18-Juin, dans une bibliothèque, avec de la musique de Beethoven en fond, il se montre comme une grande figure politique, comme un homme providentiel, et quelque part, comme Charles de Gaulle.

Au-delà de de Gaulle, Eric Zemmour a-t-il pu s’inspirer de Donald Trump ?

Quand il est arrivé à France 2, dont il était la « caution droitarde », il a progressivement évolué dans son discours. Mais dernièrement, il y a clairement une inspiration Trumpienne, dans ses gestes et surtout dans ses outrances, entre le doigt d’honneur, l’affaire des prénoms ou le fusil pointé sur des journalistes. Ce parallèle avec Donald Trump l’a sûrement encouragé dans sa radicalité.