Coronavirus : « Emmanuel Macron ne veut pas diviser encore plus la France entre vaccinés et non-vaccinés »

INTERVIEW Pour le politologue Stéphane Rozès, Emmanuel Macron écarte le confinement des non-vaccinés pour passer pour le président de la stabilité

Jean-Loup Delmas
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Emmanuel Macron a balayé l'idée d'un pass vaccinal en France
Emmanuel Macron a balayé l'idée d'un pass vaccinal en France — Thibault Camus / POOL / AFP
  • De nombreux pays européens décident de nouvelles restrictions contre le coronavirus spécifiquement pour les non-vaccinés.
  • Un modèle qu’Emmanuel Macron a indiqué refuser pour la France jeudi.
  • Pour le politologue Stéphane Rozès, cette décision sert à préparer au mieux l’élection de 2022.

Face à la cinquième vague de coronavirus qui déferle sur l’Europe depuis quelques semaines, de nombreux pays imposent des restrictions uniquement aux non-vaccinés. En Allemagne, un pass vaccinal va être nécessaire pour accéder aux lieux publics comme les restaurants ou les salles de concert dès que le seuil d’hospitalisation dépasse trois malades du Covid pour 100.000 habitants, une situation qui concerne déjà 12 Länder sur 16.

En Suède, le pass vaccinal est nécessaire pour les rassemblements de plus de 100 personnes. En Lettonie, les employeurs peuvent licencier des membres de leur personnel refusant la vaccination. Quant à l’Autriche, le pays avait initialement opté pour un confinement uniquement des personnes non-vaccinées, avant de l’étendre à l’ensemble de sa population et imposer  la vaccination obligatoire à partir du 1er février.

Des restrictions spécifiques qu’Emmanuel Macron a balayées d’un revers de la main jeudi soir dans une interview à La Voix du Nord, indiquant que le confinement des personnes non-vaccinées n’était « pas nécessaire en France ». Pour Stéphane Rozès, politologue au CAP (Conseils, analyses et perspectives), le président cherche avant tout à ne pas diviser la population à quelques mois de l’élection.

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il tenu à préciser qu’il n’y aurait pas de nouvelles restrictions spécifiques aux non-vaccinés ?

Au-delà de la question sanitaire, il y a évidemment une dimension politique dans ce choix. Emmanuel Macron veut éviter d’apparaître à nouveau après les « gilets jaunes » et le pass sanitaire comme un président qui divise la société, qui pointe des catégories de population et qui met en tension des familles ou des territoires entre eux. Il a bien compris que cette image était l’un de ses points faibles pour la présidentielle : comme Nicolas Sarkozy il aurait été un président qui aurait mis le pays sous tension. C’est un véritable risque et un angle d’attaque facile pour celui ou celle qu’il affrontera au second tour.

Le pass sanitaire est vu comme la création d’Emmanuel Macron et comme l’un des grands succès de sa politique contre le coronavirus jusque-là. Des restrictions pour les non-vaccinés seraient-elles signe d’échec du pass sanitaire ?

Il est assez acquis dans l’opinion que sanitairement, le pass a été un levier important pour la vaccination et un succès à ce niveau-là. Le pass sanitaire n’a pas grand-chose à prouver sanitairement parlant, il a eu le rôle qui était le sien et restera quoiqu’il se passe un succès, tout comme la vaccination en France. D’autant plus qu’avec la situation des autres pays européens, il serait difficile d’accuser le pass sanitaire français de ne pas avoir marché. Mais le pass reste un objet de division, et Emmanuel Macron ne veut pas diviser encore plus la France entre vaccinés et non-vaccinés.

Une telle mesure est-elle trop risquée politiquement à quelques mois de l’élection ?

L’agenda politique est bousculé et en raison de la crise sanitaire et de la percée d’Eric Zemmour, la campagne présidentielle a déjà commencé. Or, en campagne, Emmanuel Macron doit éviter les décisions trop grave ou trop impopulaire. C’est rare de voir un président candidat acter à quelques mois de l’élection une décision lourde pour le pays, afin d’éviter de donner des munitions gratuites à ses adversaires. La conduite d’Emmanuel Macron est d’autant plus délicate qu’il doit gérer une crise sanitaire sans précédent récent, il est déjà dans une situation lourde et de gravité, ce qui n’est pas l’idéal pour faire campagne.

Cette décision de ne pas infliger des restrictions aux non-vaccinés peut-elle être bénéfique à Emmanuel Macron ?

C’est la crise sanitaire qui peut lui être bénéfique. Elle met le pays dans un état de fragilité psychologique et politique important, mais de fait les Français, déboussolés, sont en recherche de repères stables, ce qui pourrait avantager Emmanuel Macron pour une réélection, les Français se disant qu’ils font le choix de la continuité et de ce qu’ils connaissent déjà dans une période incertaine. Raison de plus pour Emmanuel Macron de chercher à incarner cette stabilité, et donc de faire des restrictions pour tout le monde ou pour personne mais pas au cas par cas, dans la division.