Coronavirus : Face à la crise, Emmanuel Macron en allocution présidentielle permanente

L'HOMME DE 20 HEURES Le chef de l'Etat prononcera ce mardi sa 13e allocution en moins de deux ans. A quelques mois de la présidentielle, cette stratégie de communication est critiquée par l'opposition

Rachel Garrat-Valcarcel
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Emmanuel Macron lors de son allocution du 24 novembre. (archives)
Emmanuel Macron lors de son allocution du 24 novembre. (archives) — THOMAS COEX / AFP
  • Au programme à la télévision ce soir, une nouvelle allocution du chef de l’Etat.
  • Pour l’opposition, cette forme solitaire de communication reflète l’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron.
  • Elle est néanmoins une nécessité pour exister dans un paysage médiatique où l’on vous oublie vite – même quand on est président –, souligne un spécialiste de la communication.

Tous sujets confondus et vœux inclus, Emmanuel Macron prononcera ce mardi soir sa 13e allocution présidentielle en moins de deux ans. D’après les calculs de 20 Minutes, cela représente plus de quatre heures d’antenne dévolues exclusivement à la parole du président de la République, le plus souvent sur plusieurs chaînes de télévision et stations de radio en même temps. Avec la crise sanitairedont il sera encore question ce mardi –, l’allocution présidentielle est clairement devenue le mode de communication préféré du chef de l’Etat.

« C’était une période anormale, Emmanuel Macron a dû beaucoup communiquer à un moment où il n’avait pas vraiment prévu de le faire », concède auprès de 20 Minutes Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Science Po. Mais après ses premières interventions sur l’épidémie de Covid-19, le chef de l’Etat a aussi profité de ces prises de parole pour aborder des thématiques d’actualité, comme les répercussions mondiales de la mort de George Floyd le 14 juin 2020 ou la réforme des retraites un an plus tard.

Un risque de démonétisation

Boris Vallaud, porte-parole du Parti socialiste, qui reconnaît pourtant la légitimité de ce type d’adresse en temps de crise, prévient : « Une allocution est un moment normalement rare, où il y a de la solennité et de l’écoute. Ça doit dire quelque chose de la gravité des annonces. » En l’espèce, « il y a parfois eu un décalage entre ce qui a été dit et ce qu’on pouvait en attendre », estime le député des Landes, qui craint que ce mode d’expression, s’il devenait la norme, ne perde de sa force. Maud Bregeon, porte-parole de La République en marche, ne partage pas cet avis, pointant les dizaines de millions de téléspectateurs et téléspectatrices qui suivent ces interventions : « Ça veut bien dire que ça répond à une attente d’une communication directe avec la population. »

Pour Philippe Moreau-Chevrolet, qui pointe également le risque de démonétisation des allocutions, cet exercice présente deux intérêts pour Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat, pas vraiment affilié à une idéologie ou à un courant politique en particulier, doit bien tenir au courant les Françaises et les Français de ce qu’il pense. « C’est un président assez flottant. Un peu attrape-tout ! », décrit le communiquant de chez MCBG conseil.

Rester dans l’agenda, imposer l’agenda

Le président de la République a aussi la nécessité d’exister dans un monde où les cycles médiatiques sont de plus en plus rapides. « L’Elysée redoute le faux-plat. Que les gens se désintéressent et aillent voir les nouvelles offres politiques qui prennent de la place. A force d’être un président dont tous les sondages assurent la réélection, il y a un vrai risque de démobilisation », analyse Philippe Moreau-Chevrolet. Comme n’importe quel autre acteur de la présidentielle, le chef de l’Etat cherche à être visible. Sauf que, de par sa fonction, il peut imposer l’agenda et « passer en force ».

Ainsi, depuis un an et demi, Emmanuel Macron s’est largement passé des journalistes ou de toute autre confrontation à la télévision. On peut compter seulement trois interviews d’importance : celle du 14 juillet 2020, celle qui annonce le couvre-feu en octobre 2020, celle, de plus de deux heures, à Brut, en décembre 2020.

Son bon plaisir

Pas un problème, pour la macroniste Maud Bregeon : « Il s’agissait avec les allocutions d’annoncer, dans un moment grave, des lignes directrices basées sur des données scientifiques. Ça se prêtait moins à être challengé par des journalistes. » Cette vision des choses n’étonne pas Boris Vallaud, qui rappelle « les relations compliquées de d’Emmanuel Macron avec les médias, notamment quand il les accusait de ne pas être là pour rechercher la vérité ». C’était au moment de l’affaire Benalla, révélée par Le Monde. Pour le porte-parole du PS, plus globalement, « cette présidence n’aime pas la contradiction » et ce mode d’expression solitaire est cohérent avec son exercice du pouvoir.

« Or il est très bon l’exercice de l’interview, juge Philippe Moreau-Chevrolet. Il a intérêt à utiliser ce format, car on retient la performance. C’est un président qui communique sur la performance, comme lors de l’interview à Brut, celle face à Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, ou même pendant le grand débat », quand il restait des heures à discuter avec les maires ou avec des citoyens.

Ce qui est finalement peut-être le plus notable, dans ce mode communication, c’est son caractère exceptionnel dans les démocraties occidentales. Au moment de la crise sanitaire, l’allocution d’Angela Merkel était une rareté en Allemagne. Au début de l’année, les journalistes américains n’ont pas manqué de tancer un Joe Biden fraîchement élu qui tardait à donner une première conférence de presse de président… là où Emmanuel Macron n’en a pas donné depuis le 25 avril 2019. C’était seulement sa deuxième.

« En France, il n’y a pas la notion de rendre des comptes ou de répondre aux questions, explique Philippe Moreau-Chevrolet. Le président ne le fait que si tel est son bon plaisir. Cette maîtrise totale du discours médiatique est clairement une anomalie. C’est son rythme, une logique monarchique. » Et encore ! La reine Elisabeth II n’a, elle, fait que cinq adresses à la Nation depuis le début de son règne. En 1952.