Présidentielle 2022 : « Jean-Luc Mélenchon a une image qui s’est beaucoup détériorée depuis 2017 »

INTERVIEW Paul Cébille, chargé d'étude à l'Ifop, bat en brèche les justifications de LFI sur les mauvais sondages de Jean-Luc Mélenchon

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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L'image brouillée de Jean-Luc Mélenchon. (illustration)
L'image brouillée de Jean-Luc Mélenchon. (illustration) — Jacques Witt/SIPA
  • Le début de campagne de Jean-Luc Mélenchon est poussif dans les sondages, loin des 19,5 % des voix recueillis au premier tour en 2017.
  • Mais pour les insoumis, pas d’inquiétude : les classes populaires, prétendument le cœur de l’électorat Mélenchon, ne s’intéresseraient pas encore à la campagne.
  • D’après Paul Cébille, sondeur à l’Ifop, c’est un peu plus compliqué.

8, 9, 10, parfois 11 %. En cette précampagne électorale, les sondages ne sont pas très bons pour  Jean-Luc Mélenchon. Le dernier lui octroyant 13 % d’intentions de vote remonte déjà à fin septembre, juste après son débat avec Eric Zemmour. Certes, ces enquêtes d’opinion le placent presque toujours en tête à gauche mais, le plus souvent, encore loin d’un hypothétique second tour. Au sein de  La France insoumise, on se console en regardant la campagne de 2017 : à pareille époque, Jean-Luc Mélenchon était loin des 19,58 % des voix recueillis au premier tour. La vague insoumise n’est venue que bien plus tard, à partir de février.

Plusieurs porte-parole du parti, comme Adrien Quatennens sur France Inter début novembre, ont été plus précis : « Tous les sondages que l’on commente sont des sondages à peu près à 50 ou 60 % de participation. Alors de deux choses l’une : si l’élection présidentielle est à 50 % de participation ça veut dire que, comme en rêvent certains, les milieux populaires en sont écartés et nous seront dans de mauvais scores […]. Si les milieux populaires se mobilisent, alors oui nous pouvons être au second tour. » 20 Minutes a voulu savoir si le député du Nord disait vrai auprès de Paul Cébille, directeur d’études à l’Ifop.

Les instituts de sondage prennent-ils en compte les intentions de vote de celles et ceux qui disent aujourd’hui ne pas vouloir aller voter ?

La confusion vient du fait que les instituts n’ont pas tout à fait les mêmes méthodes quand ils présentent leurs chiffres. Ipsos, par exemple, prend en compte les personnes qui ont l’intention d’aller voter. Nous, à l’Ifop, on interroge les gens sur leur intention d’aller voter mais, quand on demande l’intention de vote, on inclut ceux qui ne pensent pas aller voter. Donc, théoriquement, les chiffres que nous donnons – pour Jean-Luc Mélenchon comme pour les autres – portent quasiment sur l’intégralité de l’électorat. Restent les personnes qui nous répondent qu’elles ne savent pas pour qui elles vont aller voter, et c’est une part encore importante à ce stade.

Parmi les gens qui disent aujourd’hui ne pas avoir envie d’aller voter, est-ce qu’on trouve effectivement plus particulièrement les classes populaires ?

C’est toujours un peu le cas. Même le jour de l’élection, on sait que c’est plutôt les catégories populaires qui s’abstiennent. Mais je n’ai pas le sentiment que ce soit ça, le problème pour l’électorat Mélenchon. Parce que si on regarde les intentions de votes des catégories populaires, on voit qu’à ce stade, Jean-Luc Mélenchon n’est pas en tête. On a plutôt Marine Le Pen, ensuite Emmanuel Macron et même Eric Zemmour. On voit bien que ces candidats-là ne sont pas particulièrement pénalisés par le phénomène que décrivent les insoumis.

En 2017, le vote Mélenchon était-il si populaire ?

Ce n’est pas aussi caractéristique du vote Mélenchon que ça. Jean-Luc Mélenchon est très fort chez ce que nous appelons à l’Ifop les « autres et inactifs », où on retrouve beaucoup de personnes qui se déclarent étudiantes. Il est donc plutôt fort dans une partie de la jeunesse or, par définition, quand on est étudiant ou qu’on entre sur le marché du travail, on est forcément parmi les catégories populaires, ne serait-ce que par son niveau de revenu. Alors certes, en 2017, il est un peu plus fort que sa moyenne dans les catégories populaires mais, dans cette catégorie, il y a beaucoup plus fort que lui : Marine Le Pen. Et aujourd’hui, la candidate du RN n’est pas désavantagée par un éventuel désintérêt des catégories populaires.

Comment alors expliquer la forte baisse de Jean-Luc Mélenchon par rapport à 2017 ?

En 2017 – certes, pas au même stade de la campagne, on était à quelques jours du scrutin – Jean-Luc Mélenchon reprenait 72 % de son électorat de 2012. Il réussissait donc à remobiliser son électorat. A ce stade, dans notre dernier sondage en octobre 2021, il ne retrouve que 37 % de son électorat de 2017. Il y a eu une fuite de son électorat, c’est ce qui explique qu’il est aussi faible dans les intentions de vote. Une bonne partie de ceux-là veut voter pour Yannick Jadot et une autre partie, plus anecdotique, va soit vers Fabien Roussel, soit vers Anne Hidalgo.

On est très tôt dans la campagne, mais décelez-vous d’autres éléments différents pour Jean-Luc Mélenchon qui pourraient créer des difficultés pour lui par rapport à 2017 ?

En mars 2021, on a fait un sondage sur les traits d’image de Jean-Luc Mélenchon. Quand on compare à la mesure d’avril 2017, donc juste avant l’élection, l’évolution est assez notable. Quand on demande « est-ce que Jean-Luc Mélenchon vous inquiète ? », on passe de 38 % de oui en 2017 de personnes d’accord à 59 % en 2021. « Est-il proche des préoccupations des Français ? », ça passe de 76 % à 40 %. Pour « a-t-il la stature d’un président ? », on chute de 46 % à 21 %. Tout ça peut évidemment bouger – d’ailleurs ça a bougé en 2017 –, mais la baisse est tellement importante qu’on a là une image qui s’est beaucoup détériorée, et sur des items fondamentaux dans une élection présidentielle. A mon avis, ça explique mieux la faiblesse de ses intentions de vote dans le moment que ces questions de participation.