Présidentielle 2022 : A droite ou à gauche, le complotisme en politique, une démarche « paradoxale »

CAMPAGNE ELECTORALE A quelques mois de l’élection présidentielle, le complotisme s’invite dans la campagne. Mais pas de la même manière dans tous les camps politiques, notent deux chercheurs interrogés par « 20 Minutes »

Mathilde Cousin
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Une pancarte lors d'une manifestation contre le pass sanitaire, le 17 juillet.
Une pancarte lors d'une manifestation contre le pass sanitaire, le 17 juillet. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Reprendre des propos complotistes pour faire campagne, une stratégie pour gagner des voix ?
  • Alors que la course à la présidentielle a démarré, 20 Minutes a interrogé deux chercheurs sur les liens entre complotisme et politique.
  • Le complotisme, figure des extrêmes, ne vise pas les mêmes représentations à droite ou à gauche.

Est-il payant de reprendre des propos complotistes pour se faire connaître des électeurs ? Alors que la campagne pour l'élection présidentielle de 2022 est lancée, plusieurs candidats n’hésitent pas à faire appel à des ressorts complotistes dans leurs discours, dans l’espoir de rallier des votes autour de leur démarche.

Pourtant, n’y a-t-il pas un risque politique à s’éloigner des citoyens, si l’on se voit rétorquer qu’on utilise des propos complotistes ? Ce pari peut s’avérer payant, analyse auprès de 20 Minutes Sylvain Delouvée, spécialiste du complotisme* : « Jair Bolsonaro, Donald Trump, Vladimir Poutine ont appuyé leurs élections sur de nombreuses thèses complotistes, sans s’en cacher. »

« Ils doivent leur carrière au système »

Leur démarche est « paradoxale », souligne le maître de conférences à l’université Rennes 2 : « Ils doivent leur carrière au système et ils vous expliquent qu’à un moment donné, ils sont le seul rempart entre ce fameux système et le peuple ».

En France, le complotisme s’invite dans le débat par le biais de certains candidats à la présidentielle, qui rebondissent sur l’opposition au port du masque ou au pass sanitaire. Julien Giry, chercheur en sciences politiques, y voit une « sorte de conspirationnisme un peu opportuniste » de la part de « petits candidats », comme Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot, qui « sont des gens qui n’adhère pas à des visions complotistes du monde mais qui, stratégiquement, vont reprendre cette rhétorique dans l’espoir de la transformer, de la monétiser dans le champ politique ».

Cette rhétorique n’est pas la même sur l’ensemble de l’échiquier politique. La distinction entre extrême droite et extrême gauche résiderait dans le contenu de ces idées complotistes, avance Sylvain Delouvée : « L’extrême droite va choisir ses figures classiques de bouc émissaire, à savoir les juifs, les francs-maçons, les étrangers de manière générale ».

L’extrême gauche, note le spécialiste, va elle « fustiger les lobbys pharmaceutiques, les lobbys militaro-industriels, le grand capital, avec cette idée qu’il y aura en fait un petit endroit dans le monde où les gens très riches se retrouvent autour d’une table et décident comment ils vont manipuler les plus pauvres ». Si le chercheur rappelle que des réunions des personnes les plus influentes ont bien lieu (le forum de Davos ou le groupe Bilderberg), on y trouve « surtout des gens qui ont des intérêts particuliers plus qu’une espèce de caste qui s’entend au détriment d’une autre ».

Quel que soit le positionnement politique d’un citoyen, « on a davantage tendance à adhérer aux théories du complot qui vont remettre en cause nos ennemis politiques », remarque Julien Giry. Une autre tendance est celle d' « adhérer davantage aux théories du complot qui permettent de dédouaner notre propre camp politique. »

Le scientifique, rattaché à l’université de Tours, cite l’exemple de la candidature de François Fillon : « si vous êtes quelqu’un de droite, vous pouvez penser que sa candidature a été torpillée parce qu’il a été victime d’un complot. » Réciproquement, « si vous êtes à gauche, vous pouvez penser que la candidature de Dominique Strauss-Kahn a été torpillée par un complot ». Et traduire cette idée dans les urnes ?

* Sébastien Delouvée est coauteur avec Sébastien Dieguez de « Complotisme, cognition, culture, société », paru le 28 octobre aux éditions Mardaga.