Présidentielle 2022 : Qu’est-ce qui se cache derrière la « sobriété énergétique » défendue par Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon ?

SORTIE DU NUCLEAIRE Pour atteindre la neutralité carbone sans nucléaire, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon défendent une meilleure maîtrise des consommations énergétiques à l’horizon 2050

Thibaut Le Gal
— 
Yannick Jadot sur une éolienne.
Yannick Jadot sur une éolienne. — Jean-Francois Monier/AP/SIPA
  • La France s’est fixé l’objectif de la neutralité carbone en 2050 (zéro émission nette de CO2).
  • Pour atteindre cet objectif tout en se débarrassant du nucléaire, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon défendent une stratégie de sobriété énergétique.
  • Dans un contexte de hausse des prix des énergies, la question s’est invitée dans cette pré-campagne présidentielle.

Avec la hausse des prix des carburants, du gaz et de l’électricité, la question énergétique s’est invitée dans la présidentielle 2022. Alors que la France s’est fixé l’objectif de la neutralité carbone en 2050 (zéro émission nette de CO2), les chemins pour y parvenir sont au cœur de ce début de campagne : pour tenir cet engagement, faut-il miser sur le nucléaire, qui représente aujourd’hui 70 % de
l’électricité produite en France, ou privilégier les énergies renouvelables ?

A gauche, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot plaident pour une sortie de l’atome, qu’ils jugent coûteux et potentiellement dangereux. Pour défendre cette piste « 100 % renouvelables », insoumis et écologistes invoquent la nécessité d’une « sobriété » énergétique, nécessitant des évolutions voire un changement « radical » de nos modes de vie. « Un mot fourre-tout », dénoncent leurs adversaires.

« Ça implique des contraintes voire des interdictions sur nos modes de vie »

Récapitulons : pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, la France doit baisser de 40 % sa consommation énergétique, aujourd’hui basée aux deux tiers sur les énergies fossiles. C’est-à-dire retrouver son niveau de consommation d’énergie de la fin des années 1960. Le pays devra également électrifier massivement (transports, chauffage, industrie) pour remplacer le gaz et le pétrole.

Dans cette optique, et en pleine pré-campagne électorale, le rapport du Réseau de transport électrique (RTE) sur l’avenir électrique de la France était donc très attendu. Après un travail de deux ans et demi, le gestionnaire du réseau de transport dresse ce lundi les évolutions possibles (mix nucléaire/renouvelables, 100 % renouvelables…) de notre système de production électrique pour les trente années à venir. Dans tous les scénarios envisagés, il estime que la France consommera bien plus d’électricité en 2050 qu’aujourd’hui.

« Le scénario de référence de RTE mise ainsi sur une augmentation de 30 % de la consommation en électricité. Cette stratégie bas carbone repose déjà sur l’efficacité énergétique, avec notamment la rénovation des bâtiments. Donc les candidats doivent expliquer clairement aux Français ce qu’ils mettent derrière ce mot fourre-tout de sobriété. Car en réalité, ça implique de profonds changements, des contraintes, voire des interdictions concernant nos modes de vie », avance Jean-Charles Colas-Roy, député LREM de l’Isère et référent pour la transition écologique.

« Nous n’allons pas revenir à la bougie »

« On tente de nous caricaturer en amish, mais n’allons pas revenir à la bougie, réplique Matthieu Orphelin. Dans notre scénario 100 % renouvelables, la consommation d’électricité augmente en 2050, mais à 543 térawatt-heures [contre 645 TWh pour le scénario de référence RTE], car il y a des leviers de sobriété très concrets à utiliser, qui offrent d’ailleurs des avantages pour le pouvoir d’achat », poursuit le porte-parole de Yannick Jadot. « Il est question de la réduction du parc automobile, du recours au télétravail, du développement massif du covoiturage, de l’isolation des logements, des tailles unitaires des ménages qui augmentent un peu moins… », énumère le député écologiste de Maine-et-Loire, ex-LREM.

Pour tenir un scénario sobriété [555 TWh], le rapport de RTE évoque d’autres contraintes nécessaires, comme des limitations de la consommation de chauffage, de climatisation ou d’eau chaude, et l’habitat à espaces partagés (voir ci-dessous).

Leviers de sobriété pour réduire la consommation énergétique. Rapport RTE octobre 2021.
Leviers de sobriété pour réduire la consommation énergétique. Rapport RTE octobre 2021. - RTE

Du côté des insoumis, on évoque des changements plus structurels. « Il faut se donner les moyens techniques et humains pour limiter nos consommations, en rénovant 700.000 logements par an par exemple, mais également changer de manière radicale notre façon de vivre et notre modèle de production », indique Eric Coquerel, député LFI de Seine-Saint-Denis. « Cela passe par une réduction du temps de travail, repenser l’aménagement du territoire en stoppant l’étalement des grandes métropoles, mettre fin au productivisme inutile… »

« Il ne faut pas oublier l’humain. Sinon, il vous le fera payer très cher »

Pour le macroniste Jean-Charles Colas-Roy, EELV et LFI « restent dans le dogme et dans l’incantation. Car ils n’osent pas exposer les sacrifices imposés Français. Cette sobriété aurait un impact sur notre liberté de déplacement, avec la baisse de 30 % du parc automobile. Elle limiterait aussi notre capacité à réindustrialiser le pays », dit-il, alors que le scénario « réindustrialisation profonde » de RTE mise sur 752 TWh, bien loin du scénario sobriété.

« Derrière le mot de sobriété, certains mettent en réalité la décroissance, une révolution dans notre manière de vivre, mais il s’agit d’hypothèses sans prendre en compte l’acceptabilité sociale », assure Julien Aubert, député LR du Vaucluse pro-nucléaire. « Vous allez dire quoi à l’agriculteur qui ne veut pas réduire son troupeau ? Au type qui n’a pas les moyens de changer sa voiture ? A ceux qui ne veulent pas installer d’éoliennes chez eux ? Il faut des objectifs volontaires dans la transition énergétique, mais sans oublier l’humain. Sinon, il vous le fera payer très cher, on l’a vu avec les "gilets jaunes" ». Ces questions n’ont pas fini d’agiter la campagne, alors que le chef de l’Etat devrait prendre la parole sur le futur énergétique de la France d’ici la fin de l’année.