Prix des carburants : Comment le gouvernement veut-il draguer la classe moyenne?

INDEMNISATION L’indemnisation de 100 euros prévue par le gouvernement a été rebaptisée par Jean Castex « indemnité classe moyenne ». Tout sauf un hasard

Jean-Loup Delmas
— 
Le gouvernement a choisi de s'adresser à la classe moyenne ce jeudi. Le but de l'opération ? 2022 bien sur !
Le gouvernement a choisi de s'adresser à la classe moyenne ce jeudi. Le but de l'opération ? 2022 bien sur ! — SARAH MEYSSONNIER / POOL / AFP
  • Ce jeudi, Jean Castex a annoncé le lancement d’une indemnisation de 100 euros pour compenser l’inflation en France, pour tout Français ayant moins de 2.000 euros net par mois.
  • Une indemnisation rebaptisée par le Premier ministre « indemnité classe moyenne ».
  • A six mois de la présidentielle, le gouvernement cherche à séduire cette population.

Ce jeudi, le Premier ministre Jean Castex a annoncé une indemnisation de 100 euros pour les Français gagnant moins de 2.000 euros net par mois pour compenser la hausse record du prix des carburants et de l’inflation en général. Le résident de Matignon a lui-même nommé cette aide « l’indemnité classe moyenne », alors qu’elle devrait, toujours selon le Premier ministre, concerner 38 millions de Français au total, dont des retraités, des apprentis, des étudiants…

Pourtant, c’est bien sur les classes moyennes que Jean Castex a lourdement insisté dans son discours, précisant même que le gouvernement avait renoncé à donner aux classes plus aisées dans le but de présenter une mesure « juste et efficace ». C’est ainsi que l’homme des territoires s’est justifié d’avoir renoncé aux deux autres solutions un temps envisagé, le chèque carburant et une diminution des taxes, car ces deux mesures auraient « bénéficié aux classes aisées ».

Couver son électorat

Les ficelles sont un peu grosses et la communication aux antipodes de la subtilité, mais au moins le message est clair : le gouvernement veut tendre la main à ceux et celles, et uniquement à ceux et celles, qui en ont le plus besoin, et a bien conscience des inégalités profondes qui ravagent le pays. Un message politique classique à l’approche d’une présidentielle, comme l’explique Alexandre Eyries*, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bourgogne. « C’est un mouvement habituel des fins de mandat ​de tenter de retrouver les bonnes grâces de la classe moyenne qui a toujours l’impression d’être laissée pour compte et d’être celle qui subit le plus les mesures et les impôts. »

L’enjeu est d’autant plus important pour Emmanuel Macron qu’en cas de second tour pour le moment probable face à Marine Le Pen, il ne doit pas laisser cette partie de la population au Rassemblement national. « Il n’y avait aucun besoin de préciser à ce point que cela servait les classes moyennes, appuie Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseils, analyses et perspectives). Si Jean Castex a autant voulu passer le message, c’est bien pour indiquer que cette mesure leur était destinée. » D’ailleurs, ce n’est que le lendemain de l’annonce, ce vendredi, que d’autres membres de l’exécutif ont précisé que la mesure s’adressait aussi aux étudiants.

Eviter le retour des « gilets jaunes »

En plus de servir électoralement, cette insistance sur la classe moyenne a un but bien plus concret : éteindre tout risque de brasier social et éviter une nouvelle crise façon « gilets jaunes », débutée là aussi à cause du prix de l’essence. Il s’agit non seulement d’un soutien économique, mais aussi d’une prise en considération envers une population ayant tendance à se sentir délaissée. Les « gilets jaunes » s’étaient regroupés devant ce sentiment d’une déconnexion des élites avec leur quotidien et d’un abandon de la classe politique. « Là, le message est on ne peut plus clair : "oui, on vous prend en compte" », constate Alexandre Eyries.

Même la façon dont l’argent sera versé est éloquente sur les intentions du gouvernement. Jean Castex a bien insisté sur le fait que le citoyen n’aurait rien à réaliser et que le virement se ferait automatiquement sans que la personne bénéficiaire n’ait à se manifester. Pour le chercheur, il s’agit d’une façon de présenter cela d’autant plus comme un cadeau, et renforcer une potentielle sympathie envers le gouvernement.

Le cadeau peut-il payer ?

Un peu gros pour que ça passe ? Là aussi, si la manœuvre est peu subtile, elle est plus une forme de tradition. « A chaque fois qu’un président se représente, il fait un cadeau en fin de mandat », rappelle Alexandre Eyries. Un cadeau qui se répercute peu dans les intentions de vote. Si l’indemnité classe moyenne peut éteindre tout risque de mouvement social, elle n’aura probablement que peu de répercussions sur 2022.

D’autant que le rappelle Stéphane Rozès, elle arrive vraiment tôt, six mois avant le premier tour : « Emmanuel Macron est le premier président candidat qui pousse aussi loin et aussi tôt la confusion entre les deux rôles. A six mois de l’élection, son calendrier est tout dédié au court terme alors que la période appellerait des mesures structurantes et au long cours. » Les 100 euros pourraient faire leur effet, ils n’en restent pas moins anachroniques.

* Alexandre Eyries est l’auteur de La communication politique 3.0 (Ed. Universitaires de Dijon) et de Anthropolitweet (Ed. ISTE de Londres).